«M. d’Aiguillon est encore à Fontainebleau. Il en revient mardi, escortant le Roi à la tête des chevau-légers. Il prendra Sa Majesté à la Cour de France et la conduira jusqu’à Choisy: la course est un peu forte, n’étant pas habitué d’être à cheval. Aussi j’ai de l’impatience qu’elle soit finie. Il donne, en attendant le roi, une halte aux troupes qui sont d’autant plus sensibles à cette attention, qu’ils ne sont pas gâtés sur cet article, M. de Chaulnes (son prédécesseur qui venait de mourir) ne leur ayant jamais donné un verre d’eau[137]

Belleval rend compte, lui aussi, dans ses Souvenirs, de la cérémonie d’investiture, mais en termes techniques et surtout plus concis. Par exemple, il nous en apprend ce que dut ignorer Balleroy de sa correspondante, les préliminaires; et l’information est d’autant plus vraie qu’il la tient de Mᵐᵉ d’Aiguillon elle-même[138]. Il était constant que le roi avait promis à Choiseul les chevau-légers pour le vicomte, son parent; et quand Mᵐᵉ Du Barry vint le harceler avec la candidature de d’Aiguillon, il ne sut comment se dédire vis-à-vis d’un ministre qui exerçait encore sur lui un si grand empire. Il opposa à sa maîtresse sa parole:

—Tant mieux, répliqua Mᵐᵉ Du Barry; c’est une raison pour me l’accorder. Ne faut-il pas punir Choiseul de ses méchancetés à mon égard?

Le roi ne put réprimer un sourire.

—Allons, allons, dites à M. d’Aiguillon qu’il a ma parole.

C’était Mᵐᵉ Du Barry qui avait rapporté la conversation à la duchesse. Et Belleval, en la consignant pieusement dans son journal, de l’appuyer de cette conclusion doucement ironique: «Ce qui prouve que les paroles des rois ne sont pas toujours des paroles d’évangile».

Au reste, n’ayant qu’à se louer de la bonhomie bienveillante de son commandant, alors qu’il voyait en Choiseul un grand seigneur si hautain et si sec, Belleval glisse légèrement sur la nature des relations qui s’étaient établies entre d’Aiguillon et la Du Barry. Il les tient plutôt pour deux alliés devenus deux amis. Et si la comtesse se rend aussi fréquemment chez la duchesse, c’est en raison du sentiment très vif que celle-ci lui inspire, du fait même de son accord avec le duc.

Mᵐᵉ d’Aiguillon n’est pas moins discrète. A peine cite-t-elle une ou deux fois, et incidemment, le nom de Mᵐᵉ Du Barry dans ses lettres à Balleroy. Nous aurons l’occasion de reparler de son attitude à la Cour devant la favorite, attitude qu’on sent commandée par le mari, mais qui n’était pas dépourvue d’une certaine gratitude affectueuse. Si d’Aiguillon était monté jusqu’au faîte des grandeurs, c’était bien à Mᵐᵉ Du Barry qu’il le devait.

Et il a fallu que cette femme, en dépit de l’obscurité de sa naissance, de l’indignité de ses débuts et du laisser-aller de sa vie à la Cour, eût encore des qualités de charme et de bonté exceptionnelles, pour que les libellistes qui la traînèrent si volontiers dans la boue, en aient éprouvé quelque remords: car leurs pamphlets ignominieux rapportent des faits qui sont tout à la louange de la favorite royale.

Bien avant M. Vatel, dont le livre restera classique, Belleval commença la réhabilitation—quoique le mot soit un peu gros—de Mᵐᵉ Du Barry à laquelle il avait voué un culte, qui fut presque de l’adoration, dans des circonstances qu’il n’est pas inutile de faire connaître.