Un de ses camarades, nommé Carpentier, pris d’un subit accès de folie, avait déserté avec armes et bagages. Il avait été bientôt arrêté, jugé et condamné; il devait, dans les vingt-quatre heures, avoir «la tête cassée», comme on disait alors. Carpentier était très aimé du régiment; ses camarades s’émurent et Belleval, qu’on savait au mieux avec d’Aiguillon, «courut» à son hôtel lui demander la grâce du déserteur.

—Ce n’est pas par moi, lui répondit le duc, que vous l’obtiendrez du roi, mais par Mᵐᵉ Du Barry. Revenez tantôt avec votre supplique et je vous mènerai chez elle.

A l’heure indiquée, Belleval, en grand uniforme, est reçu par d’Aiguillon qui l’attendait et l’introduit chez la favorite, «comme un homme devant qui les portes sont toujours ouvertes».

Quand Belleval pénétra dans le sanctuaire, ce fut pour lui un éblouissement.

«Elle était, dit-il, nonchalamment assise, plutôt même couchée dans un grand fauteuil et avait une robe fond blanc, à guirlande de roses que je vois encore. Mᵐᵉ Du Barry était une des plus jolies femmes de la Cour... et certainement la plus séduisante par la perfection de toute sa personne. Ses cheveux qu’elle portait souvent sans poudre étaient du plus beau blond. Ses yeux bleus, bien ouverts, avaient un regard caressant et franc qui s’attachait sur celui à qui elle parlait et semblait suivre sur son visage l’effet de sa parole. Elle avait le nez mignon, une bouche petite et une peau d’une blancheur de la santé.

«Enfin on était bientôt sous le charme et c’est ce qui m’arriva si fort que j’en oubliai presque ma supplique dans le ravissement où j’étais de la contempler. J’avais vingt-cinq ans alors. Elle s’aperçut bien de mon trouble que d’ailleurs le duc d’Aiguillon lui fit remarquer avec beaucoup de finesse et en lui tournant un compliment comme il savait les faire.»

Belleval se ressaisit et présenta sa requête avec une éloquence si pressante, eu égard au peu de temps dont il disposait, que Mᵐᵉ Du Barry lui promit de parler immédiatement au roi, lui laissant espérer la grâce de son protégé.

—Monsieur le duc, ajouta-t-elle, sait bien que ses amis sont aussi les miens et je le remercie de ne pas l’oublier.

Puis, après quelques questions obligeantes sur la famille de Belleval et ses états de service, elle congédia les deux auditeurs en disant au jeune officier qu’il «aurait bientôt de ses nouvelles».

«Elle tendit la main au duc d’Aiguillon qui la baisa en lui disant: