Ce n’était pas sans peine que le Conseil s’était arrêté à cette solution. D’abord le parlement de Rennes, à qui Louis XV avait énergiquement refusé le rappel des La Chalotais, n’entendait pas qu’on lui infligeât encore une nouvelle déception, en lui retirant le procès de M. d’Aiguillon, cette proie sur laquelle il s’était rejeté avec délices. Jusqu’au 17 mars, il s’obstinait à ne point s’en dessaisir, sachant de reste que nombre de parlementaires parisiens étaient de cœur avec lui[143].

D’Aiguillon, lui, ne pouvait oublier qu’à deux reprises différentes, en 1767 et 1769, il avait supplié le roi de lui laisser porter devant ses pairs une plainte en règle contre ses accusateurs, et que chaque fois le Conseil lui avait répondu par une fin de non-recevoir. Mais, aujourd’hui, en présence de ces histoires de brigands auxquelles semblait croire le duc de Choiseul, il ne pouvait point ne pas rompre ce silence, que le roi, dans son horreur de tout bruit, avait si souvent exigé de la longanimité de son représentant. Le maréchal de Richelieu et la comtesse de Forcalquier—une amie bien chère[144]—appuyaient les revendications de l’ancien commandant de Bretagne:

—Il lui faut, disaient-ils, une justification triomphante.

Dans le principe, Maupeou avait longtemps hésité: il savait le secret des répugnances royales; et ce «Pantalon au regard faux et perfide», comme l’appelait Sénac de Meilhan, mais déjà tacticien consommé, se demandait peut-être l’avantage qu’il pouvait tirer du salut ou de la perte d’un homme que protégeait si visiblement la sultane favorite.

Ne lui avait-elle pas déjà donné une preuve indéniable de sa bienveillance, alors qu’il négociait l’achat des chevau-légers[145]? D’Aiguillon sut l’amener à lui en ménager une nouvelle, à cette heure décisive pour sa fortune. Richelieu, adroit et complaisant, obtint de Mᵐᵉ Du Barry des entrevues, où, sous prétexte de l’intéresser à un procès, qu’au dire des contemporains elle eut toujours beaucoup de mal à comprendre, d’Aiguillon continua sur elle ce travail d’emprise qui devait le conduire au pouvoir. «Doucement tendre, peu à peu, il s’empara d’elle. Sa mère, la vieille duchesse, «au regard fol», plaida aussi la cause de son fils, avec une éloquence passionnée» qui parvint à convaincre la comtesse[146].

Tant d’influences, et de si diverses natures, finirent par l’emporter. Maupeou et les autres ministres opinèrent en faveur de d’Aiguillon.

—Vous le voulez, dit Louis XV, qui fit un dernier semblant de résistance, au Conseil du 24 mars; vous verrez ce qui arrivera.

Maupeou le pressentait peut-être.

Toujours est-il que des lettres patentes ordonnèrent au parlement de Rennes de passer les procédures à celui de Paris, qui fut convoqué, à Versailles, où devait s’ouvrir, le 4 avril, ce procès célèbre, prélude d’un plus célèbre encore.

La première séance fut solennelle et magnifique: nos pères aimaient l’apparat judiciaire. Le 7 avril, le procureur général concluait—et l’assemblée adopta cette solution—à l’annulation des procédures de Bretagne. Tout était à recommencer; informations, réassignations et auditions de témoins; et du 16 avril au 7 mai, ce fut une série interminable de dépositions—entre autres, celles d’Hévin et de Cornulier de Lucinière—rebrassant, avec quelle animosité, les accusations d’assassinat, des crimes les plus vils et les plus odieux, qui mettaient infailliblement d’Aiguillon au ban de la société. L’émotion fut intense. Maupeou se rappela le mot du roi: car ce n’était pas seulement le procès d’un agent de l’autorité, mais celui de cette même autorité qui s’instruisait en public.