«Le gouvernement, écrit Linguet, à titre d’avocat-conseil, était donc forcé d’arrêter cette explosion formidable.»
D’Aiguillon avait, en effet, choisi pour rédiger les mémoires justificatifs qu’il voulait présenter au parlement, cet homme, dont la personnalité stimulait déjà singulièrement la curiosité publique. Assez froidement accueilli, lors de ses débuts, par d’Alembert qui s’était défendu d’appuyer sa candidature à l’Académie, Linguet avait juré une haine éternelle aux Encyclopédistes. Il avait fait une active campagne contre leurs idées philosophiques et leurs doctrines d’économie politique, dans des livres où il avait donné libre cours à la fougue de sa polémique outrancière qu’avivait encore l’âpreté d’un esprit naturellement paradoxal et sarcastique. Puis, estimant sans doute que ses contemporains ne lui décernaient pas assez de couronnes, il se fit inscrire au barreau, où son plaidoyer en faveur du chevalier de la Barre—cher pourtant aux philosophes—avait trouvé, à juste titre, nombre d’approbateurs, quand d’Aiguillon lui confia sa défense.
S’il faut en croire un passage fort intéressant des Mémoires[147] de Marmontel, le duc ne fut que médiocrement satisfait du travail de Linguet; il en déplorait le ton déclamatoire et le verbiage ampoulé. C’étaient ses propres expressions qu’un certain Garville, «honnête homme» et grand ami de la Clairon, citait à Marmontel, chez Mᵐᵉ Geoffrin.
—J’ai appris, disait-il, à connaître M. d’Aiguillon au cours de mes voyages en Bretagne et je suis convaincu que le procès qui lui est intenté est tout simplement «une affaire de parti et d’intrigue. Malheureusement il n’a pu trouver pour avocat qu’un enfant perdu», Linguet, «de qui le talent n’est pas encore formé».
C’était le duc d’Aiguillon qui parlait, en ces termes, à Garville de son défenseur et du mémoire qui l’avait si fort mécontenté.
—Mais, lui répliquait son interlocuteur, «voyez un homme de lettres...»
—Ils sont tous contre moi, interrompait le duc.
C’est alors, dit Garville, en s’adressant à Marmontel, que je «vous ai nommé comme un ennemi-né de l’injustice et du mensonge».
Aussitôt le duc d’embrasser Garville: «Vous me rendrez le plus grand des services, si vous engagez M. Marmontel à travailler à mon mémoire».
L’invite était formelle et pressante; et peut-être bien la rencontre de «l’homme de lettres» avec le confident de M. d’Aiguillon n’était-elle pas aussi fortuite que semble vouloir le dire le narrateur.