En tout cas, Marmontel déclare solennellement:

«—Ma plume ne se refuse pas à servir une bonne cause. Je veux connaître celle du duc d’Aiguillon pour savoir si je dois travailler pour lui: qu’il me confie ses papiers. Je m’emploierais de même à servir la cause de l’homme du peuple (toujours l’humanitarisme vrai ou faux du XVIIIᵉ siècle!). Je ne mets à mon acquiescement que deux conditions, que le secret me sera gardé et qu’il ne sera jamais question de lui à moi de remercîments ou de reconnaissance; je ne veux même pas le voir.»

Le petit couplet en l’honneur de la fierté et de l’indépendance du lettré serait le plus joli du monde, s’il n’avait reçu, et même dans cette occurrence, de forts accrocs, hélas! trop humiliants pour le siècle de la philosophie.

Donc, dès le lendemain, Garville apporte les papiers. Marmontel y découvre la preuve que «le procès n’est qu’une persécution suscitée par des animosités personnelles». Il prend alors le mémoire de Linguet, le «refond, y met de l’ordre et de la clarté, en élague les métaphores incohérentes», complète enfin le travail d’un «nouvel exorde (celui de Linguet était trop impertinent) et d’une conclusion également nouvelle, la première n’étant pas suffisamment serrée».

D’Aiguillon, enchanté, «fait venir Linguet et le prie d’adopter les changements» qu’il a introduits dans le mémoire.

Linguet jette feu et flamme: «C’est, dit-il, un homme de l’art qui a mis la main à mon ouvrage: vous voulez me déshonorer, car je n’entends être l’écolier de personne. Cherchez un avocat qui veuille être le vôtre: ce n’est plus moi.»

D’Aiguillon, le personnage si hautain et si vaniteux, se voit obligé de subir ces rebuffades, «puisqu’il ne pouvait trouver d’autre avocat». Il finit donc par apaiser Linguet, qui reprend son mémoire pour y mettre la dernière main. Il refait l’exorde et la conclusion, mais il conserve l’ordre suivi par Marmontel et ne rétablit pas les bizarreries de style biffées par le correcteur.

Nous avons cru qu’il ne serait pas indifférent au lecteur de connaître le dénouement de cet épisode de la vie littéraire au XVIIIᵉ siècle.

Linguet, écrit Marmontel, parvint à savoir le nom du confrère qui avait ainsi rhabillé sa prose: il fut dès lors «son plus cruel ennemi».

Quant à Marmontel qui, si l’histoire est exacte, serait le premier apôtre de la réhabilitation du commandant de Bretagne, il ne tarda pas, de son propre aveu, à rabattre quelque peu de son attitude républicaine vis-à-vis le duc d’Aiguillon. L’obligeant Garville redoubla si fort ses instances qu’il décida Marmontel à venir dîner chez son client de circonstance; et celui-ci, quelque temps après, lui adressait, manu propria, ce succulent poulet: