«Je viens, monsieur, de demander pour vous au roi la place d’historiographe de France, vacante par la mort de M. Duclos. Sa Majesté vous l’a accordée. Je m’empresse de vous l’annoncer. Venez remercier le roi.»

Quoi qu’il en soit, le «secret» exigé par Marmontel fut bien «gardé»; car les malicieux rédacteurs des Mémoires dits de Bachaumont, toujours à l’affût des échos scandaleux, ne soufflent mot de ce passage à la teinture de l’œuvre de Linguet. Lorsqu’ils signalent l’apparition de celle-ci dans leur article du 21 juin 1770, ils démontrent, quoique plutôt hostiles à l’ancien commandant de Bretagne, avec quelle habileté l’avocat avait fait valoir la cause de son client. D’après Linguet, le duc avait su concilier les exigences de l’Etat avec les intérêts de la province, à tel point que ses ennemis eux-mêmes n’avaient osé lui refuser leurs éloges; mais le défenseur n’avait pu «dissimuler que, dans la septième tenue des États, en 1768, le duc d’Aiguillon n’eut pas le même succès et que, le trouble parvenu à son comble, il crut devoir, par une retraite prudente, prévenir un plus grand et plus long désordre».

C’était alors la conviction qu’avait l’avocat[148] ou qu’il prétendait avoir. Car, depuis, quand il fut en contestation avec le duc pour le chiffre de ses honoraires, il s’infligea à lui-même le plus sanglant démenti dans des invectives restées classiques: palinodie écœurante, que constate, non sans une joie maligne, dans ses Souvenirs, Brissot de Warville, et qu’y vient confirmer une anecdote des plus piquantes. Le futur conventionnel avouait, en effet, que d’Aiguillon «défendu par les mémoires de Linguet ne lui semblait pas coupable» et il les appelle, ces «mémoires», un «monument éternel de honte et d’infamie». A Mᵐᵉ Lem qui les lui avait reprochés, Linguet n’avait-il pas eu le cynisme de déclarer:

«—Pourquoi les États de Bretagne ne se sont-ils pas adressés à moi? Je les aurais défendus![149]»

Le parlement de Paris avait pris en main leur cause, de façon si ostensible, et dans un esprit de malveillance si prononcé contre d’Aiguillon, que, le 8 mai, le chancelier enjoignait, de l’ordre du roi, au premier président d’apporter la grosse de l’information, close la veille. Le 9, le parlement obéissait, mais avec cette raideur dont il était coutumier: il usait de son arme familière,—les remontrances—pour déclarer solennellement que «l’honneur ne se rétablit pas par voie d’autorité» et qu’«interrompre la procédure serait porter préjudice à l’accusé, au bien de la justice et au service du roi».

Une trève de courte durée interrompit ces premières hostilités.

Louis XV mariait le Dauphin, son petit-fils, avec l’archiduchesse d’Autriche, Marie-Antoinette, fille de l’impératrice-reine Marie-Thérèse. Dans les fêtes mêmes qui marquèrent cette nouvelle alliance entre deux maisons si longtemps rivales, les ennemis de d’Aiguillon trouvèrent amplement matière à exercer leur malignité contre l’ancien commandant de Bretagne. Ils se montraient dans les allées, brillamment illuminées, du parc de Versailles, alors que Choiseul donnait le bras à la princesse de Beauvau[150], d’Aiguillon offrant gracieusement le sien à l’ancienne maîtresse du Roué. Et qui sait? peut-être signalèrent-ils le couple odieux, par une allusion perfide, à l’adolescente, qui, devenue femme et plus tard reine de France, devait envelopper dans la même exécration le favori et la favorite de Louis XV. Car, si chastement que l’eût élevée sa mère, la future Dauphine ne pouvait ignorer en quel milieu les exigences de la diplomatie l’appelaient à vivre. Mais, Marie-Thérèse, qui avait un sens politique si développé, lui avait recommandé une extrême prudence, la meilleure forme de déférence que la jeune épousée dût observer envers un roi et un vieillard.

S’il faut en croire les Anecdotes de la comtesse Du Barry[151] qui parfois sont bien informées, des émissaires de M. de Choiseul auraient tenté de dissuader la maîtresse du roi d’assister à l’«entrée» de la Dauphine; ces officieux l’engageaient même à prétexter une saison à Barèges, pour éviter une rencontre qui pourrait désobliger la jeune princesse.

—Ah! madame, lui dit Richelieu, ignorez-vous les dangers de l’absence?

Et d’Aiguillon d’appuyer fortement l’argumentation de son cousin.