«Ils avaient raison, conclut le rédacteur des Anecdotes; car la chose se passa fort bien.»

En apparence peut-être, mais nous ne serions pas autrement surpris si les intrigues de cour, toujours souterraines et mystérieuses, n’avaient agi dans le sens que nous indiquions plus haut.

Les fêtes officielles du mariage étaient à peine terminées que le parlement, impatient de reprendre la piste, faisait prier le roi, le 26 mai, de lui donner son jour pour prononcer sur deux requêtes qu’il avait reçues, l’une de d’Aiguillon, l’autre de la Chalotais qui se portait partie civile.

—Je répondrai, dit Louis XV, quand j’aurai la grosse de la seconde information.

Le parlement s’ajourne au 19 juin, mais avec le vague pressentiment que se préparait un coup de force, d’ailleurs proposé au Conseil par Maupeou.

Le 19, les gens du roi viennent annoncer que le prince «parlerait» le 27. Louis XV ne «parla» que le 28.

Ici nous laisserons «parler» aussi Mᵐᵉ d’Aiguillon: car elle a très véridiquement retracé la physionomie de la journée. Dès le lendemain, le 29, elle écrit au chevalier; elle est encore sous l’impression de l’événement; et l’émotion qu’elle en éprouve n’altère ni la fermeté de son esprit, ni la souplesse de sa belle humeur. Elle montre combien, dans ces heures critiques, elle reste à la hauteur de son devoir, multipliant ses bons offices auprès de son mari et prêchant d’exemple, par son attitude énergique, mais enjouée, à cet homme que semble effarer la nécessité de prendre une décision.

Elle dit tout d’abord à son confident combien elle est «affairée, quoique n’ayant rien à faire» et s’excuse d’être en retard avec lui: ne s’est-elle pas «persuadée que qui n’écrit pas de mémoires, ne doit pas écrire?»

Mais, par contre, ce qu’elle en lit! «Tout autre genre de littérature est banni de chez moi: le code et le code criminel, voilà les livres que l’on trouve dans mon boudoir et sur ma toilette.» Aussi dans quelle solitude vit-elle! «Depuis votre départ, je n’ai vu qui que ce soit le soir: je reste seule jusqu’à dix heures, dix heures et demie que M. d’Aiguillon revient et cause avec moi jusqu’à près de minuit.» Comme son mari rentre très fatigué—elle n’ose dire très déprimé—elle s’efforce de le distraire: elle court toute la journée «pour attraper quelques nouvelles ou quelques histoires qui puissent l’amuser un moment[152]».

Mais, sous ce badinage de surface, sa perspicacité reste toujours en éveil et son raisonnement immuable: «Ce qui peut nous arriver de mieux serait d’être jugé.»