Malheureusement «le ministère n’a pas pensé de même» ajoute-t-elle sans commentaires. Et elle résume, à l’intention de son correspondant, les divers épisodes du «lit de justice» qui s’est tenu la veille, «pour faire enregistrer les lettres patentes par lesquelles le roi arrête la procédure et défend de la continuer». Là-dessus, «le chancelier a fait un beau discours» (la pointe d’ironie est à peine sensible) pour expliquer la pensée du prince. «Le roi, dit-il, qui n’avait pas permis à M. d’Aiguillon, l’an passé, malgré ses instances, de rendre publiques les requêtes qu’il lui avait présentées, a voulu, cette année, savoir quelles étaient les accusations. Il a permis, en conséquence, que les instructions se fissent avec le plus grand appareil judiciaire. Mais, très surpris de voir que quelques témoins avaient parlé de choses étrangères au sujet et compromis ainsi l’administration, il défendait la suite de cette affaire et ordonnait le silence le plus absolu.»

Ici se place un incident assez piquant:

«Comme, au moment de l’enregistrement, le duc d’Orléans avait paru y mettre quelque obstacle, le roi lui a dit qu’il lui permettait ainsi qu’aux autres pairs d’aller au Palais, mais qu’il lui ordonnait, au cas où l’on parlerait de cette affaire, de lever le siège et de sortir.»

Une consolation restait à la duchesse, c’est que «dans les lettres patentes, le roi disait qu’il n’avait jamais vu dans la conduite de M. d’Aiguillon que le plus grand zèle pour son service et pour le bien de l’État[153]».

Pas plus qu’elle, aucun des amis, ni même des ennemis de M. d’Aiguillon n’avait été dupe de cette solution inattendue. En vain, Louis XV avait-il justifié publiquement le représentant de sa politique; en vain, pour lui donner une preuve nouvelle de sa confiance, l’avait-il emmené souper avec lui à Marly. Le duc n’en était pas moins victime d’un déni de justice. Et son entourage en exprimait très haut son mécontentement; Mᵐᵉ Du Deffand le note dans ses lettres. Le chevalier d’Abrieu, secrétaire intime de d’Aiguillon, de Laigle, le vicomte de Barrin, Becdelièvre, Tinténiac et combien d’autres déplorent un tel dénouement[154]. De la Guerre en écrit à la duchesse. Tous stigmatisent la perfidie de Maupeou qui a voulu faire coup double, et contre d’Aiguillon, et contre le parlement.

Voltaire, lui-même, écrit que le duc d’Aiguillon fut victime d’une persécution publique et acharnée presque semblable à celle dont mourut Lally. Avait-il oublié par hasard la galéjade que lui avait inspirée le cure-dent de la Chalotais? Ou ne vaut-il pas mieux croire qu’il obéissait au premier élan de son cœur qui le portait d’instinct vers les victimes de l’injustice et de la calomnie? Et puis l’affection, un peu aveugle, qu’il avait toujours vouée à Richelieu, ne pouvait-elle rejaillir sur un des plus proches parents de son héros?

Pour nous, autrement précise est l’opinion de Condorcet, quand il écrit à Turgot, le 29 juin, le même jour que la duchesse à Balleroy: «S’il est vrai que le parlement de Rennes l’ait (le duc d’Aiguillon) calomnié en 1764 et n’ait cessé de le faire calomnier depuis, j’avoue que la haine parlementaire est aussi cruelle que le despotisme ministériel[155]

Cette «haine parlementaire» allait singulièrement justifier l’appréciation, presque prophétique, de Condorcet.

La duchesse, dans sa lettre à Balleroy, qui dut partir fort tard le 29 juin, disait que le jour même, le parlement avait tenu une très longue séance de onze heures du matin à neuf heures et demie du soir. Le résultat en était resté indécis et confus: «Vingt avis s’étaient ouverts plus biscornus les uns que les autres et plus impertinents envers le roi.» De guerre lasse, on s’était ajourné au lendemain. Mais la duchesse prenait facilement son parti d’orages qu’elle avait vus tant de fois au-dessus de sa tête: «C’est l’affaire du roi, écrit-elle, ce n’est plus la nôtre... Nous allons partir bientôt pour Véret.»

Pouvait-elle prévoir le coup de tonnerre qui allait si brusquement retentir par tout le royaume?