Je triomphe de l’envie,
Je jouis de la faveur.
Grâces aux soins d’une amie,
J’en suis quitte pour l’honneur[157].
Le duc de Brissac prétendait que d’Aiguillon «avait sauvé sa tête, mais qu’on lui avait tordu le col». Et Maurepas qui ne laissait jamais échapper l’occasion de placer un mot, fût-ce aux dépens d’un parent ou d’un ami, ajoutait: «Je crains bien que de tout ceci, il ne reste à mon neveu que le jaune[158].» On sait que d’Aiguillon avait le teint safrané.
Louis XV le voyait d’une autre couleur.
«—Comme il est pâle! disait-il, à son petit lever, en l’apercevant de loin.
—Votre Majesté juge toujours les gens bien favorablement, répliqua le duc d’Ayen: tout le monde le voit bien noir[159].»
Un mauvais plaisant eut, paraît-il, l’audace d’envoyer à d’Aiguillon un dégraisseur auquel il persuada que le duc était très sourd et qui lui cria en présence d’une brillante assemblée: «On m’a dit que vous me demandiez pour laver les taches qui sont sur votre cordon bleu[160]».
Des faits autrement graves que le colportage de couplets ou d’anecdotes satiriques ne pouvaient échapper à l’observation du principal intéressé. La future reine de France, qui n’avait pas encore atteint sa quinzième année, était manifestement prévenue contre Mᵐᵉ Du Barry: il ne manquait pas de bonnes volontés pour remplir cet office, ne fût-ce que celle de M. de Choiseul, d’autant mieux écouté de la Dauphine, que la fille de Marie-Thérèse devait son mariage à ce partisan résolu de l’alliance autrichienne. Aussi, dès le 9 juillet, donnait-elle à sa mère cette impression de la Du Barry, qu’«elle était la plus sotte et la plus impertinente créature qui fût imaginable». Marie-Antoinette s’était trouvée à côté d’elle au jeu du roi: «elle lui avait cependant parlé quand il le fallait[161]».
De leur côté, les ennemis de d’Aiguillon entendaient profiter de leur victoire. L’arrêt du Parlement était à peine rendu, qu’ils le répandaient dans tout Paris par des colporteurs, que pourchassait vainement d’Hémery, l’inspecteur de police, chargé de la surveillance de la librairie[162]. La rumeur publique voulait que la duchesse de Gramont[163], sœur de Choiseul, traversant la Provence et le Languedoc pour aller à Barèges, eût tenté de soulever les Parlements de ces deux provinces contre la décision du conseil suspendant le procès de d’Aiguillon. Et le maréchal de Richelieu avait eu à cet égard une explication des plus vives avec le duc de Choiseul.
L’ambassadeur d’Autriche en France, Mercy-Argenteau, relate l’anecdote à Marie-Thérèse, puis lui en raconte une autre, démontrant de reste comment d’habiles courtisans savaient développer chez Marie-Antoinette une antipathie qui trouvait là un terrain si propice et qui devait bientôt rejaillir de Mᵐᵉ Du Barry sur d’Aiguillon. La dauphine avait vu, non sans déplaisir, qu’on entraînait son mari dans les soupers du pavillon de l’Hermitage, où le roi, revenant de la chasse, se rencontrait avec sa maîtresse. Or, Mᵐᵉ de Noailles, dame d’honneur de Marie-Antoinette, avait conseillé à la jeune princesse d’y accompagner par politique le dauphin. Choiseul, qu’avait consulté la dauphine, avait estimé que la place de Marie-Antoinette n’était pas aux soupers de l’Hermitage, qu’elle «ne devait pas le demander», mais que «si le roi le lui proposait, elle devait s’y prêter avec une apparence de plaisir[164]».
Des avanies, visant plus directement la favorite, et de ce fait autrement outrageantes, ne lui étaient pas épargnées par l’entourage et surtout par la famille de Choiseul. La duchesse de Gramont, beauté arrogante et superbe, qui avait convoité la succession de Mᵐᵉ de Pompadour auprès de Louis XV, se faisait remarquer plus particulièrement par son insolence envers Mᵐᵉ Du Barry. Si, certain jour, à Choisy, les dames de la cour s’étaient refusées à laisser la maîtresse du roi prendre place au milieu d’elles, c’est que la duchesse de Gramont était une des instigatrices les plus actives de ce complot féminin. Sa parente, la comtesse, n’était pas une des ennemies les moins acharnées de Mᵐᵉ Du Barry; et les propos injurieux dont elle l’avait accablée lui avaient valu un exil à quinze lieues de Paris[165].