Ce dut être surtout à cette heure critique, dans le courant de juillet 1770, que l’alliance se scella définitivement, sous les auspices du chancelier, entre la femme si cruellement offensée par les affronts «des Choiseul» et l’homme, au cœur débordant de rancune, que le Parlement croyait avoir marqué d’une flétrissure indélébile.

D’Aiguillon n’était pas parti pour Veretz, comme l’avait écrit la duchesse; mais il était toujours sur les chemins, suivant de près une affaire qui touchait si fort à son honneur, alors que sa femme, fidèle au programme qu’elle s’était précédemment tracé, restait à Paris pour surveiller les intérêts de M. d’Aiguillon et pour lui apporter, dès son retour, le réconfort d’un accueil toujours souriant.

Nous ne voyons pas, à moins que ses lettres ne se soient égarées, qu’elle ait appris ni commenté à son correspondant l’arrêt qui avait noté d’infamie le duc d’Aiguillon et provoqué, de ce fait, un tel retentissement dans le pays.

La première lettre que nous retrouvions de sa main, depuis ce coup de foudre, date du 23 août 1770 et ne parle que des affaires de Bretagne. Il n’avait pas suffi au Parlement de Rennes de voir «entaché» l’ancien commandant de la province; il avait voulu encore protester contre les lettres patentes du 27 juin qui en avaient suspendu le procès; et rêvant d’une de ces coalitions, qui étaient la négation même du pouvoir royal, il avait invité les autres Parlements à se fédérer pour demander des explications au souverain sur la punition infligée aux deux procureurs généraux de Rennes.

La réplique ne s’était pas fait attendre. Dix-huit bretons avaient été mandés à la Cour où ils devaient se rendre le 20 août[166]:

«Je ne veux pas, écrit Mᵐᵉ d’Aiguillon à Balleroy, sur un ton d’aimable ironie, que vous appreniez par d’autres que par moi la détention de votre cher cousin, M. de Lohéac[167]: l’intimité qui était entre vous vous y rendra sûrement très sensible. Voici le fait: Vous avez vu toutes les sottises de notre Sénat breton et surtout celle des 18 membres qui se sont distingués, à la tête desquels étaient MM. de Lohéac et La Noue: ce qui a déterminé le roi à en faire justice. On dit qu’ils ont été menés au Château de Vincennes. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’ils ont été arrêtés en sortant de chez le roi... Ces messieurs s’étaient présentés, la veille, chez tous les ministres qui avaient refusé de les voir. Ils ont voulu aller voir le Grand Couvert. L’huissier leur a dit de la part du premier gentilhomme qu’ils eussent à se retirer. Vous voyez qu’ils n’ont pas été tant fêtés. On croyait que cette nouvelle ferait plus de bruit à Paris... et tout ce que le crédit du ministre qui les protège (Choiseul) a pu faire, ce fut de suspendre leur peine...

«... Ces messieurs nous ont fait l’honneur de faire brûler notre mémoire (celui de Linguet) par la main du bourreau. L’arrêt est lui-même un mémoire. Si je peux en avoir, je vous l’enverrai: il vous paraîtra aussi plat qu’il est long[168]

Fut-ce l’effervescence nouvelle de ces incorrigibles bretons; ou la malveillance avérée des Parlements de Bordeaux et de Toulouse, en ce même mois d’août à l’égard de d’Aiguillon[169]; ou bien encore l’influence de la Du Barry à qui le duc avait enfin fait comprendre que l’arrêt du conseil du 3 juillet n’était pas une solution[170], influence qui précipita la détermination d’un «homme dont on n’obtenait jamais ni un oui, ni un non[171]?»—Toujours est-il que Louis XV prit, le 2 septembre, une décision inattendue et que Maupeou reçut l’ordre, le même jour, d’en préparer l’exécution.

Le 3, comme si le souvenir de son bisaïeul, entrant, botté et le fouet à la main, au Parlement, pour lui dicter ses volontés, eût enfin secoué la torpeur du plus indolent des monarques, Louis XV arrivait au Palais, dans sa voiture de chasse, «ventre à terre, précédé des quatre compagnies rouges et du vol[172]».

Mais laissons la parole à Mᵐᵉ d’Aiguillon, qui, le lendemain, racontait la scène au chevalier: