«Voilà donc enfin le roi tout à fait roi, Dieu soit loué! Sa Majesté a été hier au Parlement et voici le détail de la bonne besogne qu’il y a faite: il a ordonné qu’on lui apportât toutes les minutes et autres papiers ci-dessus nommés (les informations relatives aux affaires de Bretagne) et les a fait mettre dans un sac qu’il avait apporté tout exprès, ainsi que le registre sur lequel était l’arrêt du 2 juillet, et celui dans lequel ils demandaient réparation au roi...» Avant cette opération, Louis XV avait répondu aux remontrances du Parlement sur la détention des magistrats de Rennes, qu’ils avaient été justement punis et qu’il sévirait contre tous ceux qui imiteraient leur conduite. Quand il eut enlevé jusqu’à la dernière pièce d’une procédure aussi filandreuse qu’elle avait été irritante, le roi signifia au Parlement qu’il eût à «se retirer dans ses chambres pour y remplir sa seule fonction, qui est d’administrer la justice». La duchesse avait remarqué le discours du chancelier, au nom du roi, discours «très long et très fort[173]». Elle ajoute que Paris «n’a pas applaudi généralement» à cet acte d’autorité. Mais en vérité «la folie et l’insolence des parlements étaient poussées trop loin». Elle s’étonne cependant que le maréchal de Richelieu n’ait pas agi aussi énergiquement avec celui de Bordeaux. Pourquoi n’a-t-il pas fait biffer sur le registre du Parlement un arrêt identique à celui du 2 juillet, quoiqu’il en eût l’ordre? Il faut qu’il ait eu quelques raisons particulières qu’il est difficile d’élucider[174].
Quand Mᵐᵉ d’Aiguillon dit que «Paris n’a pas applaudi généralement», elle est, en vérité, bien indulgente, car le roi avait à peine enlevé «le sac qu’il avait apporté avec lui», que les épigrammes pleuvaient de nouveau dru comme grêle, sur la Du Barry et son obligé. Cette peste de Mairobert ouvrit le premier le feu[175]. Avec quel luxe de détails il décrit l’élégant «vis-à-vis» donné, prétend-il, à la comtesse par d’Aiguillon reconnaissant! Cette voiture surpasse en magnificence les carrosses envoyés jadis à Vienne pour la dauphine (encore une cause d’animadversion, si l’anecdote est vraie, contre le duc et son amie). Sur les panneaux, les armoiries de la dame avec son fameux cri: Boute en avant! Et que de galantes peintures! Colombes se becquetant sur des nids semés de roses; cœurs transpercés de flèches, au milieu des attributs de Cupidon coquettement enguirlandés. Les housses du siège des cochers, les supports des laquais par derrière les roues, les moyeux et jusqu’aux marchepieds, tout était du dernier fini. D’Aiguillon l’avait payé, paraît-il, 52.000 livres. Il eut la douleur de constater que la comtesse ne s’en servait pas. Le roi l’avait trouvé trop somptueux pour sa maîtresse et celle-ci le bouda. Que l’anecdote fût vraie ou fausse, un bel esprit la saisit au vol et la métamorphosa en huitain:
Pourquoi ce brillant vis-à-vis?
Est-ce le char d’une déesse,
Ou de quelque jeune princesse?
S’écriait un badaud surpris,
—Non!... de la foule curieuse
Lui répond un caustique... non!
C’est le char de la blanchisseuse
De cet infâme d’Aiguillon.
Alors que Louis XV opérait son coup de force, Choiseul était en villégiature, au château de la Ferté, chez le banquier de la cour, Laborde. Mais son parti veillait. Estomaqués, un instant, par la séance du 3 septembre, comme l’avaient été les d’Aiguillon par l’arrêt déshonorant du Parlement du 2 juillet, les Choiseul s’étaient ressaisis, pour abominer, avec moins d’anecdotes, il est vrai, «l’infamie, les bassesses et les fourberies» de leurs adversaires. Mᵐᵉ Du Deffand avait envoyé à Walpole «l’imprimé du Parlement», le bulletin qu’elle avait reçu de «la grosse duchesse» (la douairière d’Aiguillon) n’étant «ni exact, ni fidèle[176]». Et ce qui avait le plus particulièrement irrité les amis de Choiseul, c’est que le chancelier, dans son discours, avait représenté d’Aiguillon comme «honoré de la confiance du roi et chargé de ses ordres»; c’est qu’il avait déclaré «sa conduite irréprochable».
Quelques jours auparavant, la correspondante de Balleroy avait insisté sur la signification véritable d’un acte qui exaspérait le parti Choiseul:
«Je comprends que vous ayiez été très aise en apprenant le détail de la journée du 3: en vérité, on peut, à mon avis, l’appeler journée; car c’est une vraie victoire que le roi a remportée sur les ennemis de son autorité, victoire dont je fais plus de cas, que de celles de tous les conquérants, en ce qu’elle peut et doit procurer la paix et qu’elle n’a fait répandre que de l’encre et non du sang. Enfin, de ce moment, si le roi veut soutenir ce qu’il a fait et seulement ne pas vaciller, il redevient roi, et, en vérité, il ne l’était pas.»
Après cet hommage, si ferme et si net, rendu au principe d’autorité, la duchesse revient à ses «chers bretons», qui, quoiqu’elle en ait, la préoccupent toujours. Une nièce de Lohéac, protégée de Mᵐᵉ d’Aiguillon vraisemblablement à cause de sa parenté avec Balleroy, Mˡˡᵉ de Quéhillac, vient d’écrire à la grande dame. Sollicitée par un autre de ses oncles, M. de Goyon, de tenter une démarche auprès de la duchesse, pour qu’elle intéressât La Vrillière (Saint-Florentin)[177] à la cause de Lohéac, Mˡˡᵉ de Quéhillac s’en était d’abord défendue, ne sachant si M. et Mᵐᵉ d’Aiguillon ne déclineraient pas une telle mission. Puis, cédant à un mouvement de pitié, et pour n’être pas taxée d’indifférence, elle avait déféré au désir de Goyon. La duchesse lui répondit par une «lettre ostensible»—terme employé jadis pour désigner ce que nous appelons aujourd’hui une «lettre ouverte».
Celle de la duchesse prouve une bonté d’âme, une générosité plus fortes que le juste ressentiment d’outrages et d’humiliations si longtemps endurés. Depuis que M. d’Aiguillon a quitté le commandement de Bretagne, écrit sa femme, il ne s’est plus mêlé en rien des affaires de la province, sinon pour rendre service aux hommes «dont il connaît les bonnes qualités». Il ignore donc «la punition» que le roi, «très mécontent», se réserve d’infliger au Parlement de Bretagne; mais par amitié pour Mˡˡᵉ de Quéhillac, Mᵐᵉ d’Aiguillon ira recommander à la bienveillance de son oncle M. de Lohéac.
Quelle délicatesse et quel tact chez cette femme que sa correspondance, sa conduite, toute sa vie enfin présentent comme une énergique! Elle laisse à son mari, ce personnage plutôt haineux et vindicatif, l’honneur d’une décision, dont elle assurera, messagère officieuse, l’exécution.
Mais, comme chez elle, l’esprit d’observation, que nous savons très vif et très aiguisé, ne perd jamais ses droits, elle termine sur ce trait le récit de son anecdote: «M. de Goyon en a été très reconnaissant, mais il n’a pas donné un écu à sa nièce; seulement elle a ainsi acquis le droit de lui dire tout ce qu’elle veut». Droit de bien maigre rapport: car Mᵐᵉ d’Aiguillon dut pourvoir, toujours en considération de Balleroy, à l’établissement de Mˡˡᵉ de Quéhillac; et ce fut pour la duchesse un de ses plus cruels soucis. Sa protégée était d’une famille où les facultés mentales étaient fort mal équilibrées; et ses prétentions pécuniaires étaient si bizarres et si exorbitantes que Mᵐᵉ d’Aiguillon s’en lamente à maintes reprises au cours de sa correspondance avec Balleroy.