Le 4 septembre, le Parlement de Paris s’était assemblé. Encore tout étourdi du coup qu’il venait de recevoir, il se débattit dans une lutte longue et ardente sans pouvoir prendre de décision. La séance fut remise au lendemain; et ce fut le 6 seulement que se terminèrent les débats. Le parti de la modération l’avait emporté. D’un commun accord, on «ajournait l’affaire au 3 décembre». Mais la cour rendait en même temps un arrêt pour protester contre le piège tendu à sa bonne foi et contre les agissements, injurieux pour elle, du chancelier et du contrôleur général[178].

Paris, loin «d’applaudir», s’était révolté... «généralement». La province avait suivi le mouvement. «Tous les parlements se donnent la main, écrit Mᵐᵉ Du Deffand; ils marquent leur mépris et leur indignation contre le chancelier; le contrôleur général rendra bientôt sa déroute complète[179]

La circonspection du Parlement de Paris déconcerta bien des gens, dit le libraire Hardy[180]. Et comme s’ils avaient eu la prescience de l’avenir, les mécontents regrettèrent que les parlementaires n’eussent pas porté un coup plus vigoureux «pour ne pas laisser au chancelier le temps de faire de nouvelles entreprises et de couronner son plan destructif de l’autorité des magistrats».

L’effervescence, ainsi que l’écrivait Mᵐᵉ Du Deffand, n’en couvait pas moins dans tous les parlements de province, au détriment des représentants de l’autorité royale. Et la duchesse d’Aiguillon, si indulgente qu’elle fût, ne pratiquait pas assez le pardon des injures pour ne pas éprouver un malin plaisir à voir patauger dans le plus effroyable gâchis les politiciens de Bretagne et le successeur de son mari, naguère si durs, si injustes, si méprisants vis-à-vis de M. d’Aiguillon. Tenue au courant des affaires de la province, elle en devisait allègrement avec Balleroy[181].

En vain, disait-elle, a-t-on pu apaiser l’agitation qui menaçait de reprendre, en avisant la noblesse que sa turbulence «donnerait gain de cause» à ses puissants ennemis. «Cet expédient a déjà réussi deux ou trois fois; mais tout s’use à la longue»: sachant qu’ils sont redoutés du commandant, ces brouillons finiront, à la tenue des Etats, par «s’échapper; et aucun frein ne pourra les arrêter... Je compte que ce sera sur la demande du roi et à la rentrée du Parlement qu’on jouera les grands jeux». Mᵐᵉ d’Aiguillon ne «le regrette pas». «Il est juste que ce gentil prélat, ainsi que vous l’appelez (Girac l’évêque de Rennes) et le premier commissaire (Duras) ressentent les biens de la paix qu’ils ont mis dans cette province... Ce qui ne laissera pas que de les y acheminer, c’est que l’on me mande que l’évêque et le premier commissaire sont brouillés à tout jamais avec l’intendant. Faux et sot, comme il est, il peut leur donner du fil à retordre... Quand il est question de nuire, il n’y a pas de sot qui ne trouve de l’assurance...»

La duchesse n’a plus d’autre pensée que la Bretagne. Toutes les lettres qui vont se succéder jusqu’à la rentrée du Parlement de Paris sont uniquement consacrées au malaise intérieur d’une province dont les hommes politiques prétendent singer l’Angleterre (l’anglomanie était alors fort à la mode). Or le Parlement britannique rentre le 20 novembre. Celui de Rennes ne tardera pas à reprendre séance. Les Etats y comptent bien. «En attendant, on pelote... On a nommé une commission pour répondre au mémoire de Linguet.» Les évêques se récusent; celui de Rennes tout le premier, «parce que M. d’Aiguillon est son plus mortel ennemi». Et la duchesse de protester. «Le fat! ce serait lui faire trop d’honneur que d’avoir pour lui d’autre sentiment que celui du mépris.» Le haut clergé se refusant d’ailleurs à siéger dans cette commission, «trois abbés Chalotinistes» furent nommés qui durent «travailler à force» et nous «verrons leur bonne besogne: elle ne m’inquiète pas beaucoup[182]».

Les distractions des villégiatures suburbaines ne détournent guère Mᵐᵉ d’Aiguillon de son unique pensée: il est vrai qu’elle se trouve dans la «thébaïde» d’Aulnay[183], la propriété de Mᵐᵉ de Laigle, dont la solitude ne lui est pas désagréable: «ce n’est pas la beauté du lieu, je n’en connais pas de plus triste; ce n’est pas la beauté du temps, il en fait un à ne pas mettre le nez dehors». Elle n’en pense pas moins à «la chère Bretagne».

«Il me semble, dit-elle, que les cartes se brouillent tant qu’elles peuvent; et je vous avoue que je n’en suis pas fâchée... M. de Duras et le joli évêque sont dans le plus grand embarras: Dieu les y maintienne! On dit que l’on envoie 40 bataillons en Bretagne...»

Evidemment, la duchesse exagère: mais la fermentation d’un pays qu’elle connaissait trop bien ne lui échappait pas; et malgré qu’un autre théâtre, qu’un drame bien plus grandiose, s’imposent désormais à son attention, elle ne cessera de suivre, parallèlement à l’action dirigée par Maupeou contre le Parlement de Paris, le mouvement de la Cour de Rennes, condamnée cependant à s’effacer dans l’ombre de sa grande sœur.

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