Maupeou «la Bigarade».—Sa double action contre Choiseul et contre le Parlement.—Le «beau pacte de famille».—Les larmes de Mᵐᵉ Du Barry.—Remontrances du Parlement et refus d’enregistrer l’édit.—Choiseul pressent sa disgrâce.—Duplicité de Louis XV.—Lettres de cachet.—Impressions de la duchesse d’Aiguillon.—Exil des parlementaires.—Le Parlement Maupeou.

Tous les fourbes ne sont pas nécessairement des hommes d’Etat; mais combien d’hommes d’Etat sont des fourbes! Et Maupeou, «la Bigarade[184]», en était un de première force, comme il était un homme d’Etat supérieur. Il ne procédait pas par la ruse, ainsi que l’avait fait Mazarin avec le Parlement de Paris, mais par la brutalité[185]: car il avait conscience qu’il ne pouvait triompher autrement d’une usurpation de pouvoir, encouragée par la mollesse du gouvernement et menaçant d’amoindrir, voire d’asservir, l’autorité royale.

S’il avait tout d’abord usé de duplicité avec le duc d’Aiguillon, il comprit bientôt qu’il faisait fausse route et que le procès, gagné ou perdu, de l’inculpé découvrait la personne même du roi. D’où cette suppression, par à-coups successifs et précipités, d’une procédure dans laquelle il ne pouvait se flatter d’avoir le dernier mot; car il sentait bien que le Parlement irait jusqu’aux dernières limites d’une inlassable résistance, protégé qu’il était, et cette fois ouvertement, par le duc de Choiseul.

Le ministre ayant partie liée avec les magistrats, Maupeou estima qu’il devait combattre les coalisés simultanément. Ses auxiliaires, nous les connaissons: le souci de leurs intérêts était le plus sûr garant de leur loyauté.

Les escarmouches avaient commencé dès les premiers jours de 1770. Choiseul, fastueux pour l’Etat comme il l’était pour lui-même, dédaignait de tenir des comptes. Il avait reçu 64 millions, affectés au département de la guerre et ne se pressait pas d’en spécifier l’emploi. Terray, avisé et poussé par des ennemis du ministre, réclama cette justification. La scène fut vive au Conseil; et Choiseul alla jusqu’à offrir les diamants de sa femme[186], la petite-fille du riche financier Crozat.

Maupeou l’attaqua sur un autre terrain. Il lui reprocha de vouloir provoquer une guerre entre l’Angleterre et les puissances de la Maison de Bourbon[187]. Il avait dû, sinon persuader, du moins être écouté avec un certain intérêt; car Marie-Thérèse annonçait, dès le 1ᵉʳ septembre, à Mercy-Argenteau, que la disgrâce de Choiseul était chose résolue. Et l’ambassadeur d’Autriche, qui, de son côté, avait pris ses informations, douta, pendant deux mois, du maintien de la paix.

C’était, d’ailleurs, l’opinion générale: «On parle beaucoup de guerre, écrit Mᵐᵉ d’Aiguillon, qui se montre toujours pacifiste convaincue. Dieu veuille que ce soit en vain! Mais, en vérité, nous n’en avons pas besoin. C’est un produit du beau pacte de famille qui a retardé la paix d’un an et l’a rendue plus mauvaise[188]».

Coup de griffe, en passant, au duc de Choiseul, le principal artisan de ce fameux traité signé, le 15 août 1761, entre les rois de France, d’Espagne et le duc de Parme, pour faire échec, par l’union des puissances de la maison de Bourbon, à la supériorité de la marine anglaise!

Rarement la duchesse d’Aiguillon prend à partie, même par voie d’allusion, le premier ministre. Mais son mari allait, parallèlement à Maupeou, entrer en guerre ouverte avec Choiseul, et suivant le mot de Soulavie, «travailler à renverser le visir par la maîtresse».

«La coquine me donne bien de l’embarras» disait, en plaisantant, Choiseul, de Mᵐᵉ Du Barry. D’Aiguillon avait, il est vrai, manœuvré dans la coulisse, pour compliquer encore la situation, déjà difficile, du «visir». N’ayant plus à se défendre, il pouvait prendre l’offensive. Un homme qui l’a bien étudié et bien compris, Sénac de Meilhan, définit, à souhait, le rôle de ce courtisan qui «possédait l’art et le jargon de la galanterie[189]».