Nouvelle et importante contribution à cette histoire, tant discutée depuis quelques années, du duc d’Aiguillon, de son administration, de sa direction au ministère des Affaires étrangères, et dont Balzac, par ce génie de divination historique qui l’a si étonnamment caractérisé, prévoyait dès 1828 les conclusions de plus en plus généralement admises aujourd’hui, quand il écrivait dans la préface de ce livre admirable, les Chouans:

«La prospérité de la Bretagne était le fond même du procès entre La Chalotais et d’Aiguillon. Le mouvement rapide des esprits vers la Révolution a empêché jusqu’ici la révision de ce célèbre procès, mais lorsqu’un ami de la vérité jettera quelque lumière sur cette lutte, les physionomies historiques de l’oppresseur et de l’opprimé prendront des aspects bien différents de ceux que leur a donnés l’opinion des contemporains. Le patriotisme national d’un homme (Aiguillon), qui ne cherchait peut-être qu’à faire le bien qu’au profit du fisc et de la royauté, rencontra ce patriotisme de localité si funeste au progrès des lumières. Le ministre avait raison, mais il opprimait; la victime avait tort, mais elle était dans les fers; et en France le sentiment de la générosité étouffe même la raison. L’oppression est aussi odieuse au nom de la vérité qu’au nom de l’erreur.

«M. d’Aiguillon avait tenté d’abattre les haies de la Bretagne, de lui donner du pain en introduisant la culture du blé, d’y tracer des chemins, des canaux, d’y faire parler le français, d’y perfectionner le commerce et l’agriculture, enfin d’y mettre le germe de l’aisance pour le plus grand nombre et la lumière pour tous: tels étaient les résultats éloignés des mesures dont la pensée donna lieu à ce grand débat. L’avenir du pays devenait une riche et féconde espérance.

«Que de gens de bonne foi seraient étonnés d’apprendre que la victime (La Chalotais) défendait les abus, l’ignorance, la féodalité, l’aristocratie et n’invoquait la tolérance que pour perpétuer le mal dans son pays! Il y avait deux hommes dans cet homme: le Français qui, dans les hautes questions d’intérêt général, proclamait, d’une voix généreuse, les plus salutaires principes; le Breton, auquel d’antiques préjugés étaient si chers que, semblable au héros de Cervantès, il déraisonnait avec éloquence et fermeté, aussitôt qu’il s’agissait de guérir les plaies de la Bretagne.»

Ces pages, admirables de clairvoyance et d’intelligence historique, méritaient d’être imprimées en tête de ce livre consacré, en grande partie, au duc d’Aiguillon et à sa lutte en Bretagne contre les partisans des traditions et des coutumes locales. Balzac s’y est montré une fois de plus l’écrivain du XIXᵉ siècle qui a été le mieux doué pour écrire l’histoire; de quoi il a d’ailleurs laissé des preuves ineffaçables dans les Mémoires de deux jeunes mariées, dans le Cabinet des Antiques, dans l’Envers de l’Histoire contemporaine et dans les Chouans que nous venons de citer.

On aura notamment remarqué le passage où il oppose l’esprit «national» du duc d’Aiguillon à l’esprit tout imprégné d’idées locales et particularistes de La Chalotais; c’est déjà le «patriotisme» des hommes de la Révolution, opposé au «fédéralisme» qu’ils combattront avec une si terrifiante rigueur.

Le duc d’Aiguillon avait compris la nécessité de la réforme administrative qui s’imposait dans la seconde moitié du XVIIIᵉ siècle à la France entière.

Les hommes qui, comme lui, comme Maupeou, comme Vergennes, et quelques autres, eurent l’intelligence des besoins d’une société nouvelle, ne purent malheureusement réaliser leur tâche: les La Chalotais se trouvèrent trop nombreux devant eux pour que les réformes pussent aboutir par des voies de douceur. La Révolution les accomplira avec l’aide efficace de la guillotine; et la Restauration, en pleine réaction, ne songera plus un instant à revenir sur l’œuvre accomplie.

Pour Maupeou, l’un des collaborateurs du duc d’Aiguillon, MM. Paul d’Estrée et A. Callet se montrent sévères, trop sévères à notre avis. Maupeou poursuivait, dans le domaine de la justice, le même but que son collègue, l’ancien gouverneur de la Bretagne, dans le domaine administratif; il le poursuivit par les mêmes moyens, et l’histoire doit aujourd’hui lui donner raison, à lui également. Maupeou tombe du ministère et les parlementaires qui voudront résister aux réformes qu’il avait préconisées ne tarderont pas à expier leur résistance sous le couperet de la guillotine. Après quoi, nous avons eu les réformes judiciaires que Maupeou avait voulu nous donner.

Aiguillon et Maupeou ont donc connu le destin des précurseurs. Problèmes aux vastes horizons, mais où le lecteur se promène en ce charmant ouvrage, dû à la plume attentive de MM. d’Estrée et Callet, comme en une campagne infiniment accidentée et pittoresque, où l’on ne circule que par mille agréables détours, non sans être captivé, de-ci, de-là, par les points de vue les plus «flatteurs»—comme on disait au temps de la bonne et séduisante duchesse d’Aiguillon.