Quelques jours avant la rentrée des magistrats, le 27 novembre, il faisait signer au roi l’Edit de règlement ou de discipline—rappel de la déclaration du 3 mars 1766—interdisant au Parlement de Paris toute correspondance avec les autres parlements du royaume, la cessation du service judiciaire, les démissions en corps. L’Edit leur défendait enfin de retarder la publication des édits royaux par l’ajournement de leur enregistrement; Louis XV déclarait dans le même document qu’il ne tenait sa couronne que de Dieu et qu’à lui seul appartenait le droit de faire des lois.

Le Parlement de Paris rentrait le 4 décembre. Son premier acte fut de repousser l’édit; il est vrai qu’il l’enregistrait trois jours plus tard.

Mᵐᵉ d’Aiguillon raconte le conflit. Le premier Président, écrit-elle, avait été délégué auprès du roi pour lui faire «les remontrances les plus vives». Et le prince lui avait répondu: «J’ordonne que mon Parlement enregistre mon édit demain dans la journée; et je vous charge, Monsieur, de m’en rendre compte à 7 heures du soir... Cette réponse ne les a pas contentés: ils ont fait d’itératives représentations dans lesquelles ils disaient qu’ils ne devaient, ni ne pouvaient enregistrer l’édit». Mais le vendredi 7, au lit de justice à Versailles, le chancelier «avait fait un beau discours» au nom du roi, pour démontrer «l’attention de S. M. à veiller au bonheur du peuple, etc., etc.». Le premier Président avait répliqué par «des lieux communs et très platement...» L’édit avait été enregistré immédiatement; et «à midi et demi tout était dit[192]».

Mais la duchesse ne dissimulait pas cette fois l’agitation des Parisiens, surexcitée encore par les protestations des parlementaires rentrés à Paris. De fait, la cabale philosophique et le parti des Encyclopédistes se rangeaient résolument de leur côté, après les avoir si rudement combattus. Mais, là encore, la question religieuse était en jeu. Un prédicateur n’avait-il pas eu l’étrange idée d’appeler Mᵐᵉ Du Barry, la nouvelle Esther et le duc de Choiseul le nouvel Aman? A ce compte, Maupeou devait être le nouveau Mardochée. Aussi les chefs des Philosophes, d’Alembert et Duclos, prirent-ils parti pour Choiseul qu’ils avaient jusqu’alors cordialement détesté, et décidèrent-ils de lui offrir un fauteuil à l’Académie, en le dispensant des visites traditionnelles. L’homme d’Etat, qui était encore ministre, avait, paraît-il, accepté la combinaison[193].

Cependant, le Parlement, escomptant l’appui de Choiseul, entendait avoir le dernier mot dans ce conflit d’autorité. Le 10 décembre, il se défendit formellement de rendre la justice, en dépit de cinq sommations successives que lui fit adresser Maupeou.

«Les esprits sont si échauffés, dit la duchesse d’Aiguillon, qu’ils (les parlementaires) prendront quelque parti violent; les esprits ne sont pas plus calmes en Bretagne, suivant les dernières nouvelles; et l’évêque, malgré son insolente confiance, et le duc sa sotte méchanceté, sont très embarrassés[194]

En présence de l’acharnement que mettait le chancelier à briser la résistance du Parlement de Paris, Choiseul commençait à perdre sa belle assurance. On parlait à la Cour de l’avènement prochain de d’Aiguillon. Impatient d’en finir avec des commérages qui l’agaçaient, le ministre écrivit au roi pour les lui signaler. Louis XV tint à rassurer Choiseul, tout en lui donnant l’explication de l’intérêt qu’il portait à d’Aiguillon: «Comment pouvez-vous croire, lui disait-il, qu’il puisse vous remplacer!... Je l’aime assez, il est vrai, à cause du tour que je lui ai joué, il y a bien longtemps; mais, haï comme il est, quel bien pourrait-il faire[195]

Duplicité insigne et pure comédie! Car Sénac de Meilhan affirme que «le roi haïssait le duc d’Aiguillon comme ayant été l’amant de Mᵐᵉ de Châteauroux» et raconte en même temps par quelle voie détournée Louis XV apprit à Mᵐᵉ Du Barry le succès, presque définitif, de sa campagne contre le premier ministre.

«Un jour, elle le vit occupé à cacheter une enveloppe:

—Voilà, lui dit-il, une lettre qui vous intéresse.