—Je vous répète que je serai difficile et que de travailler avec vous me le rendra encore davantage.
Après ce beau discours, il est sorti. Vous jugez les courbettes et les sots compliments qu’il a reçus. Moi qui quittais le roi, je ne l’ai appris que chez moi, en rentrant, parce que je suis une bête, car il n’avait cessé de me rire au nez toute la journée. Simplement j’avais jugé qu’il était de bonne humeur[318].»
Moreau, dans ses Souvenirs, reproduit à peu près en ces termes le dialogue du roi et du ministre. Rien de plus naturel: il allait volontiers aux nouvelles chez le duc, dont il enregistrait ensuite les confidences. Et nous citerons, à cet égard, l’idée que lui donnait d’Aiguillon de la mentalité royale, les jours de Conseil, de même que nous avons recueilli, dans la correspondance de la duchesse, le croquis du prince en ses heures de familiarité.
«C’était un homme, disait d’Aiguillon à Moreau[319], quelque temps après la mort de Louis XV, qui, sans beaucoup d’esprit, avait un jugement droit et une telle habitude des affaires qu’il voyait d’ordinaire très juste. Dans certains conseils où les ministres dissertaient à perte de vue sur l’état de l’Europe ou les intérêts de ses princes, il avait l’air distrait ou dormeur; mais, tout à coup, sortant de là, il s’écriait: vous venez tous de battre la campagne: il n’est point question de ceci ou de cela; ce n’est pas de telle manière qu’ils agiraient: voici, au contraire, ce qu’ils feraient. Et il devinait toujours bien.»
«Ce fut, le dimanche, au soir, 30, consigne Moreau dans son Journal à la date du mercredi 2 février, que le roi le nomma (le duc) au sortir du Conseil. J’ai été voir M. et Mᵐᵉ d’Aiguillon qui m’ont accueilli. Toute la terre était chez eux. Le ministre avait l’air honnête et affable, Mᵐᵉ d’Aiguillon le contentement même[320].»
Mais cette nouvelle faveur ne surprit personne. Le prince de Croÿ[321], la dauphine[322] avaient prévu la disgrâce de Monteynard, dont ils rendaient responsable celui qui devait en profiter.
Quel jugement lumineux! s’écrie Mercy-Argenteau, en signalant à sa souveraine la déclaration de Marie-Antoinette, deux mois avant la chute du ministre de la Guerre. En effet, le 23 octobre, Mercy était venu présenter à la dauphine les doléances de d’Aiguillon, navré que la jeune princesse n’adressât plus un mot à sa femme au cercle de la cour. Et Marie-Antoinette avait répondu à l’ambassadeur qui la suppliait d’user de ménagements envers les d’Aiguillon, que ni l’un ni l’autre n’avaient à se plaindre d’elle. Le comte de Broglie et ses émissaires étaient seuls coupables, disait-elle, de la fermentation qui régnait dans le ministère; et le duc d’Aiguillon «n’inculpait si gravement Monteynard que parce qu’il convoitait sa place».
Au surplus, Marie-Antoinette devait y gagner. Car, d’Aiguillon, à peine pourvu de son nouveau poste, avait prié Mercy d’assurer la dauphine «qu’il se ferait une loi de lui obéir en tout». Marie-Antoinette l’avait pris au mot; et les grâces avaient suivi de près les recommandations[323]. Depuis, sa mère l’avait exhortée à reconnaître ces témoignages de déférence par de notables concessions[324]. Aussi bien la princesse n’avait pas fait preuve jusqu’alors de beaucoup de discernement, ni de modération, au cours de ses relations avec le ministre[325]. Elle n’en mit pas davantage, s’il faut en croire Mercy[326], dans le nombre et dans le choix des protégés dont elle encombra les bureaux de la guerre. Peut-être était-ce de l’espièglerie?
D’Aiguillon voulut-il encore donner une dernière preuve de son aveugle résignation aux antipathies irréductibles de la dauphine, en témoignant de son irritation contre l’ineptie, les exigences et la légèreté de la favorite? C’est Mercy-Argenteau qui l’affirme[327]; il est vrai qu’il est seul à signaler le fait; et nous nous en étonnons à bon droit; car nous ne voyons pas que d’Aiguillon ait jamais eu vis-à-vis de Mᵐᵉ Du Barry, même dans la disgrâce, d’autres sentiments que ceux de la déférence et de la gratitude.
Parvenu enfin à la situation prépondérante qu’avait occupée Choiseul, d’Aiguillon tenta de réaliser un projet qui s’imposait depuis longtemps à son esprit et que la fatalité, s’attachant à la plupart de ses conceptions, devait faire échouer: la restauration intégrale, sous son principat, de l’ancien Parlement. Les magistrats qui le composaient l’ayant frappé de flétrissure, c’eût été une noble revanche, bien inattendue chez un homme à qui son intraitable orgueil conseillait les plus implacables représailles. Voulut-il plutôt faire pièce à Maupeou? Toujours est-il qu’à la fin de décembre 1772, dans le but d’une réconciliation des exilés avec le pouvoir royal, il rapprocha d’abord de Louis XV la maison d’Orléans, puis obtint de ces princes qu’ils remissent au souverain un mémoire tendant au retour de l’Ancien Parlement. La mort du roi dans les premiers jours de mai et «la disgrâce de d’Aiguillon, le 2 juin, firent échouer le plan[328]» du ministre. Louis XVI, en signant l’ordre de rappel, devait seul bénéficier de la popularité qui récompense toutes les mesures d’apaisement.