Dès que Louis XV était tombé malade (il était alors à Trianon avec Mᵐᵉ Du Barry), d’Aiguillon, pénétré du sentiment de sa responsabilité, avait décidé la comtesse à faire transporter le roi à Versailles. C’était l’avis du chirurgien La Martinière. Lorry, médecin de M. d’Aiguillon, avait conseillé d’avoir recours à celui de Mᵐᵉ Du Barry, Bordeu; et la favorite était restée seule, avec le premier ministre, au chevet du malade[329]. Toute la cour était en émoi. La foule se pressait aux portes des appartements. Le duc d’Aumont, premier gentilhomme de la chambre, après avoir consulté La Borde et d’Aiguillon, vient annoncer que le roi entend rester seul. Mais les ducs de Bouillon et de Liancourt refusent de se retirer, et l’intérieur du palais reste envahi.
Le 4, le roi s’entretient longuement avec le duc d’Orléans et M. d’Aiguillon. Puis, vers minuit, il s’adresse à Mᵐᵉ Du Barry: «Je ne veux pas recommencer Metz. Dites à M. d’Aiguillon de venir me parler demain matin à dix heures.» D’après le Journal de Hardy, il avait déjà précisé sa volonté: «Arrangez votre retraite avec M. d’Aiguillon; j’ai donné des ordres pour que vous ne manquiez de rien.»
Le lendemain, le ministre était auprès du souverain: «Elle partira, lui dit Louis XV, honnêtement, à quatre heures du soir, en évitant les duretés de Metz et Mᵐᵉ la duchesse d’Aiguillon la mènera à Ruel.»
Le prince de Croÿ, racontant par le menu ce départ historique, qui ne devait pas avoir, comme celui de la Châteauroux, un lendemain, ajoute, en guise de commentaire: «Le duc d’Aiguillon jouait un très gros jeu vis-à-vis de la famille royale et de madame la dauphine, très décidée là-dessus si le roi manquait...[330]» Des ennemis du régime insinuaient que Ruel était bien près de Versailles et que si Louis XV «en revenait», l’ami de la Du Barry la ramènerait promptement au maître.
En tout cas, le duc qui savait le roi irrémédiablement perdu, témoignait d’une belle crânerie, en prenant, pour ainsi dire, sous son égide, la favorite odieuse au futur règne. Et cette crânerie, c’était un acte de reconnaissance honorant les deux alliés, quelles que puissent être leurs erreurs ou leurs fautes devant l’Histoire. Au reste, le premier ministre ne fut pas seul à donner cette preuve publique de sa gratitude envers la femme qui avait si généreusement contribué à son salut et collaboré à sa fortune. Après que la duchesse d’Aiguillon eût emmené Mᵐᵉ Du Barry, plusieurs gens de cour allèrent présenter leurs devoirs à l’exilée; de mauvaises langues s’amusèrent à dénombrer les douze ou quinze carrosses stationnant à la porte du château de Ruel. On s’enquit du nom des propriétaires; et longtemps après, dans les antichambres du nouveau roi, on les désignait comme autant de candidats à la disgrâce, en disant: c’était un des carrosses de Ruel[331].
Et cependant que de racontars odieux, que d’ignobles calomnies, ne répandirent pas les ennemis de d’Aiguillon—les cendres du feu roi à peine refroidies—pour démontrer que le ministre cherchait à se faire, de son ingratitude envers sa bienfaitrice, un titre à la bienveillance du nouveau régime!
En bon économiste, exécrant, à l’exemple de ses amis les philosophes, celui qu’on disait affilié aux jésuites, l’abbé Baudeau consignait dans sa chronique manuscrite, cette anecdote qu’il tenait de «quelqu’un assez instruit»: «D’Aiguillon avait fait investir la Du Barry de maréchaussée à Ruel, avait fait dire à Mᵐᵉ Adélaïde qu’elle n’échapperait pas et avait mandé au nouveau roi que l’intention du défunt était qu’elle fût mise dans un couvent, puisqu’elle avait le secret de l’Etat[332]».
L’historiette suivante appartient à la même catégorie d’informations: Louis XV, agonisant, avait remis secrètement à d’Aiguillon trois millions pour Mᵐᵉ Du Barry; et le dépositaire infidèle s’était empressé, aussitôt la mort du roi, d’aller porter au petit-fils les millions de l’aïeul[333].
Ce qui est certain, c’est qu’au lendemain d’un trépas ruinant l’édifice, laborieusement construit, de sa fortune, d’Aiguillon affecta ou garda une inébranlable sérénité. Sa compagne, si perspicace, si courageuse, si aimante, lui avait, la première, donné le conseil de résigner immédiatement ses fonctions[334]. Il voulut attendre quelques jours.
Croÿ, qui était avec lui en relations suivies, constate, à maintes reprises, cette fermeté de l’homme d’Etat conservant le sourire à l’approche de la disgrâce. Pendant la maladie de Louis XV, Croÿ avait dîné chez le ministre, «il y avait trois tables et cinquante personnes». Après la mort du roi, «tout Paris avait couru chez d’Aiguillon qui faisait bonne mine à mauvais jeu[335]».