Et cependant, avant même que son sort fût décidé, ses anciens ennemis, les Choiseul, les philosophes et les encyclopédistes, les parlementaires et les vengeurs de la Chalotais, Maupeou et son groupe de fidèles, la reine et la famille royale, puis toute une nuée de nouveaux adversaires, le comte de Broglie et ses associés, des académisables évincés[336], des journalistes étrangers frappés d’exclusion, des auteurs dramatiques tels que Beaumarchais, atteints par la censure; enfin des courtisans aspirant aux faveurs du nouveau régime et des libellistes de l’ancien soucieux de placer avantageusement leur prose ou leurs poésies venimeuses, partaient en guerre contre le favori—l’idole aux pieds d’argile.
A l’avènement de Louis XVI, avait déjà couru cette épigramme—jeu de mots par à peu près—d’ailleurs inoffensive.
Les Barils s’enfuirent,
L’Aiguillon ne pique plus,
La Vrille est usée,
Le Pouls est lent.
Toutes les histoires de brigands qu’avaient ressassées les pamphlets parisiens et français pendant les affaires de Bretagne retrouvaient un regain d’actualité; et la chronique de Baudeau les reproduit avec une rare complaisance.
Mais, en dépit de ces sollicitations plus ou moins directes, Louis XVI ne prenait pas parti:
«Le roi, qui ne parle pas, écrivait Marie-Antoinette à sa mère, le 11 mai 1774, n’a pas dit un mot sur le choix d’un ministère. Il ne me semble pas disposé à garder M. d’Aiguillon, l’âme damnée de la comtesse Du Barry et qui a trop de penchant pour la Prusse. J’ai mis en avant le nom de M. de Choiseul qui serait bien pris du pays, mais on ne m’a point répondu; on ne me paraît pas lui être favorable[337].»
Le surlendemain, arrivait de Pontchartrain à Choisy le vieux comte de Maurepas[338]: le roi l’avait nommé «ministre d’Etat sans portefeuille». D’Aiguillon avait ménagé cette brillante rentrée à son oncle par l’entremise de Mᵐᵉ Adélaïde[339]. Le ministre disgracié de Louis XV était resté plus de vingt-cinq ans éloigné de la Cour: il était septuagénaire.
—Je ne vous trouve pas changé, lui dit aimablement la tante du roi.
Les frères de Louis XVI ne virent pas sans appréhension l’apparition de ce revenant. Il leur semblait qu’il dissimulât derrière sa caducité la personnalité très vigoureuse et très agissante de M. d’Aiguillon. Peut-être celui-ci nourrissait-il cette arrière-pensée[340]. Nous saurons bientôt si elle fut jamais justifiée.
En tout cas, les 20 et 26 mai, l’ancien ministre de Louis XV travaillait encore avec Louis XVI. «Il paraissait aussi radieux que le chancelier», dit l’abbé Baudeau.