Huit jours après, éclatait dans Paris la nouvelle de son départ:
«Le 6 juin, écrit en son journal le prince de Croÿ, je reçus une lettre très curieuse de ma belle-fille, du 3, qui portait que, le 2, M. de Maurepas était allé chez M. d’Aiguillon pour lui faire entendre qu’il fallait donner ses deux démissions, que celui-ci lui avait demandé s’il était porteur d’ordres, que M. de Maurepas l’avait assuré que non, mais qu’il l’avertissait en ami qu’il était temps[341].
Sur quoi, le duc d’Aiguillon était monté au Conseil, à l’ordonnance, et, avant de commencer, avait dit au roi que, ses services ne paraissant pas lui être agréables et que, le bien de la chose demandant la confiance du maître, il lui remettait sa double démission des deux ministères... que le roi avait paru désirer qu’il les gardât encore, disant qu’il lui fallait encore voir et se mettre au courant de son administration... mais que le duc ayant insisté, le roi les avait prises en lui disant qu’il pouvait garder sa charge de capitaine des chevau-légers et qu’il la lui verrait exercer volontiers[342]...»
Pour être si bien renseigné, ce fin renard de Maurepas avait dû écouter aux portes de Mᵐᵉ Adélaïde.
Mais il savait aussi à quoi s’en tenir sur les sentiments de Marie-Antoinette à l’égard de son neveu.
La reine harcelait son époux afin de lui arracher l’ordre d’exil de M. d’Aiguillon. D’autre part, Maurepas défendait, avec sa ténacité coutumière, mais infiniment courtoise, le secrétaire d’Etat, pour lui épargner un affront personnel et lui rendre sa chute moins rude, à l’heure du remaniement général. Peut-être Maurepas, hypnotisé par la perspective d’un contact journalier avec un collègue autoritaire et ambitieux, ne fut-il pas suffisamment persuasif. Il devait cependant plaider assez éloquemment la cause de son neveu, pour que le roi, frappant du poing son bureau avec sa brutalité ordinaire, se soit écrié:
—Eh! parbleu, je sais qu’il fait bien, et c’est ce qui me fâche, mais la porte par laquelle il est entré et les troubles que sa haine a occasionnés[343]!
Tous les signes précurseurs de l’orage avaient dû ouvrir les yeux à d’Aiguillon.
Peu de jours[344] avant que le duc ne donnât sa démission, la duchesse, à la présentation chez la reine, avait subi la plus humiliante des mortifications. Marie-Antoinette, aimable et gracieuse pour toutes les dames, avait affecté de parler plus spécialement aux voisines de Mᵐᵉ d’Aiguillon et non seulement n’avait rien dit à la duchesse, mais encore «l’avait regardée sous le nez d’un air méprisant».
«Le duc et la duchesse d’Aiguillon, note Mercy-Argenteau, sont seuls exceptés de la règle de bonté de la nouvelle reine[345].»