Au lendemain de la mort de Louis XV, l’ambassadeur de Vienne avait insisté auprès de la jeune souveraine pour qu’elle ne pressât pas le renvoi de l’homme qu’elle haïssait le plus, celui qui avait osé la traiter, dans un cercle, de «coquette![346]» La reine ne devait pas venger les injures de la dauphine. Malheureusement Mercy constatait, dès le 17 mai, qu’elle était, au contraire, très disposée à ne pas mettre en action le mot célèbre de Louis XII. Et la perspective du retour, qu’il redoutait, de Choiseul, ne souriait pas davantage à l’impératrice-reine.

Mercy, qui avait l’illusion facile, crut avoir persuadé Marie-Antoinette; mais il ne tarda pas à reconnaître son erreur. La reine «n’a pu résister à sa petite animosité». Le roi voulait garder le ministre; et c’est elle—preuve indubitable de son crédit—qui en a obtenu le renvoi. «Le reste lui importe peu; car chez elle la dissipation vient sans cesse effacer les impressions sérieuses[347]

La nouvelle de cette démission, masquant mal une véritable disgrâce, provoqua une explosion de joie plus insultante encore que celle de la mort de Louis XV. Ce fut un feu roulant de chansons et d’épigrammes, celle-ci entre autres:

Amis, connaissez-vous l’enseigne ridicule
Qu’un peintre de Saint-Luc fait pour les parfumeurs?
Il met dans un flacon, en forme de pilule,
Boynes, Maupeou, Terray sous leurs propres couleurs.
Il y peint d’Aiguillon et puis il intitule:
Vinaigre des quatre voleurs.

Quand le comte de Broglie apprit que son heureux concurrent «n’était plus rien», il ne put modérer ses transports d’allégresse; mais, en homme pratique, qui sait tirer parti de tout, il s’adressa, le 6 juin, à Louis XVI pour lui offrir la correspondance secrète du feu roi. Le nouveau lui répondit sèchement de la brûler[348]. L’année suivante, en mai 1775, Broglie lui écrivait pour lui demander la communication des pièces qui avaient précédé et suivi son exil à Ruffec. Louis XVI l’invita tout simplement à se tenir tranquille: la procédure de l’affaire de la Bastille, lui dit-il, a été brûlée[349].—Le feu purifie tout; mais, dans l’espèce, il enlevait au comte de Broglie une partie de ses moyens d’action contre l’ancien ministre de Louis XV.

Toutefois le procès de son beau-frère, le comte de Guines, ambassadeur de France à Londres, allait lui offrir l’occasion de satisfaire plus amplement sa rancune.

Un autre homme d’Etat qui ne dissimula pas la satisfaction qu’il éprouvait de la chute du premier ministre, son collègue, ce fut le chancelier Maupeou, que devait bientôt atteindre la même disgrâce. Il avait rendu, prétendait-il, les services les plus essentiels (ce dont il était permis de douter) au duc d’Aiguillon; et il en avait été payé par la plus noire ingratitude. Les anecdotiers ne tarissaient pas sur ce sujet.

—Un coquin que j’ai sauvé de la roue! affirmait le chancelier devant un «prince aussi recommandable par sa haute naissance que par son mérite personnel».

—Parbleu, monsieur, répliqua le grand seigneur, ce n’est pas ce que vous avez fait de mieux dans votre vie[350].

A ce moment même où le duc d’Aiguillon descendait un peu tardivement, mais non sans dignité, du pouvoir, deux hommes—des prêtres—traçaient de son caractère, de son rôle politique, de ses tendances, un portrait qu’il nous a paru curieux et utile de conserver.