D’ailleurs que d’analogies entre les destinées respectives de ces deux femmes!
Elles étaient mariées à des hommes d’Etat, qui, sous le même roi, en devinrent successivement le premier, ou «principal» ministre. Si elles leur gardèrent pieusement la foi conjugale, elles ne furent certes pas payées de retour. Les bonnes fortunes de Choiseul et de d’Aiguillon ne se comptaient plus; et chacun d’eux, s’il faut en croire la chronique scandaleuse du temps, put inscrire, sur la liste de ses conquêtes, au moins une favorite royale.
L’un et l’autre, frappés par la disgrâce, furent exilés dans leurs terres; et la vie de château, à laquelle ils étaient désormais condamnés, démontra avec quelle dignité souriante leurs femmes s’entendaient à leur en abréger les trop longues heures par la variété des plus ingénieuses distractions.
Choiseul et d’Aiguillon, ces irréconciliables ennemis, se suivirent d’assez près dans la tombe. Il fallut alors payer les dettes qu’avaient accumulées leur faste et l’honneur d’avoir servi un maître ingrat. Leur fortune en fut singulièrement amoindrie. Puis la Révolution survint qui en acheva la ruine. Les deux veuves vécurent ignorées; et la mort les trouva pauvres.
Alors, pourquoi ce caprice du sort, qui, plus d’un demi-siècle après, met l’une en belle lumière et laisse l’autre en pleine obscurité?
C’est qu’en restituant dans leur intégrité les lettres de Mᵐᵉ Du Deffand et de ses amis, dont le XIXᵉ siècle n’avait connu jusqu’alors qu’une copie maladroite et une version imparfaite, l’inspiration heureuse, et presque simultanée, de deux érudits sut dégager de cette correspondance la noble et touchante figure de la duchesse de Choiseul, hier ignorée, inoubliable aujourd’hui.
La femme naît épistolière. D’illustres exemples le prouvent de reste. Ils déterminent mieux encore le degré de perfection auquel peut atteindre un don naturel sous l’influence d’une culture intellectuelle raffinée et continue.
Or, dans la vie familiale et dans la vie mondaine—les deux pôles contraires de notre organisme social—la femme trouve des éléments d’observation qui aiguisent ses relations épistolaires, si banales soient-elles, des traits les plus fins et les plus délicats. Et la plus humble, la moins lettrée saisira le détail qui sait peindre, le mot qui sait toucher, s’agirait-il de l’incident le plus vulgaire de la vie courante; car la femme écrit presque toujours sous l’impression de son imagination ou de sa sensibilité.
C’est ainsi que nous apparaît Mᵐᵉ de Choiseul dans sa correspondance. Elle se souvient quelquefois encore qu’elle fut la femme du ministre, mais elle est surtout son amie vigilante et dévouée, soucieuse de son repos bien que glorieuse de son nom, bonne, obligeante, affectueuse pour chacun, en un mot, la «grand’maman» comme se plaisaient à l’appeler ses familiers.
Par sa disgrâce, son mari, cet égoïste voluptueux, l’avait, pour ainsi dire, mise en vedette. L’opposition avait pris fait et cause pour Choiseul exilé à Chanteloup[7]. Chanteloup n’était pas trop éloigné de Versailles. Ce fut du dernier bon goût—le snobisme d’alors—de faire le pèlerinage de Chanteloup. Les princes, les rois eux-mêmes y coururent. Et, pour comble de fortune, Mᵐᵉ Du Deffand, l’amie des philosophes, et ses entours devinrent les gazetiers de la magnifique retraite, dont la duchesse faisait, avec la meilleure grâce du monde, les fatigants honneurs.