Mᵐᵉ d’Aiguillon eut un exil moins riant et moins doré. Son mari était tombé du pouvoir, ne laissant de regrets qu’à ses créatures. Odieux à cette même opposition parlementaire qui lui reprochait la détention des La Chalotais et la disgrâce de Choiseul, méprisé des philosophes qui le croyaient acquis aux jésuites, exécré à la Cour et détesté surtout de Marie-Antoinette qui ne lui avait jamais pardonné son alliance avec la Du Barry, le duc d’Aiguillon avait dû se confiner à l’extrémité de la France, dans son domaine de l’Agénois, où les visites du peu d’amis restés fidèles à son infortune ne rappelaient que de très loin la cohue brillante des défilés de Chanteloup.

La duchesse n’eut pas à lutter contre ce torrent de haine où se débattait vainement son époux. Elle était ignorée de tous. D’ailleurs, sa personnalité s’était déjà effacée dans l’ombre d’une autre duchesse d’Aiguillon, née Crussol, sa belle-mère la douairière, qui, elle aussi, était grande amie de Mᵐᵉ Du Deffand et de sa coterie. Et cette coterie, celle des philosophes, des encyclopédistes, des économistes, fut, il faut bien le reconnaître, la meilleure des agences de publicité pour les réputations du XVIIIᵉ siècle.

... Nul n’aura d’esprit hors nous et nos amis.

La douairière d’Aiguillon lui doit ce surnom-réclame, qui la fit passer à la postérité: la sœur du pot des philosophes.

Sa belle-fille, qui se serait bien gardée d’en briguer la survivance, ne reçut donc pas des dispensateurs de renommée contemporaine l’investiture dont bénéficièrent la douairière d’Aiguillon et la duchesse de Choiseul. Et cependant sa correspondance la désignerait pour occuper un rang presque égal, quoiqu’elle n’ait eu pour destinataires qu’un très petit nombre de privilégiés, eux-mêmes fort peu connus.

Car Mᵐᵉ d’Aiguillon est bien l’épistolière qui sommeille dans le cœur de toute femme, mais l’épistolière d’élite. Elle a son originalité propre; elle a le mot qui fait image, le trait qui porte loin. Ses lettres sont courtes d’ordinaire, mais substantielles. Le style en est simple, net et concis, plutôt négligé; il ne vise pas à l’effet: il veut surtout persuader.

Mᵐᵉ d’Aiguillon n’écrit pas, en effet, pour la galerie: elle cause en toute sincérité avec des amis à qui elle ouvre son cœur, à qui elle confie successivement ses espérances, ses joies, ses déceptions, ses rancœurs, ses tristesses, ses douleurs, sa résignation. Elle sait d’avance la solidité de leur affection et peut compter sur leur discrétion, surtout sur leur indulgence, d’autant qu’elle est affligée d’un terrible défaut—même une tare pour quiconque veut avoir avec ses parents et ses amis une correspondance suivie. Mᵐᵉ d’Aiguillon est illisible dans toute l’acception du mot. Outre que l’orthographe est le moindre de ses soucis, elle a une écriture déconcertante: c’est un fouillis de pattes de mouches, trop souvent microscopiques, dépourvu de toute ponctuation, dans lequel un mot se trouve étroitement soudé à un autre ou découpé en deux et même trois tranches.

«J’avais oublié de vous dire, de la part de la Reine, lui raconte, certain jour, sa belle-mère, que votre écriture est indéchiffrable, qu’elle (la Reine) a mis 2 paires de lunettes et Mᵐᵉ de Villars autant, sans en venir à bout.»

C’est peut-être à cette infirmité graphique qu’il faut attribuer sinon le peu de lettres, du moins le peu de correspondants qu’ait jamais eus la duchesse d’Aiguillon.

La douairière et la comtesse de Maurepas se plaignent fréquemment de son silence. La femme de l’ancien ministre était une La Vrillière, par conséquent la tante propre de la duchesse: celle-ci lui rendait cependant de nombreuses visites à Pontchartrain[8]; et nous verrons plus loin qu’elle avait pour sa belle-mère le plus tendre attachement. Mais elle ne paraît jamais avoir eu de correspondance suivie qu’avec Mᵐᵉ de Chauvelin, le comte de Scheffer et le chevalier de Balleroy.