Est-il vrai que Guines et les Choiseul représentèrent à la reine que Maurepas n’allant pas au sacre, les intrigues continueraient et que «des courriers se croiseraient de Veretz à Pontchartrain[411]?» Ou bien que d’Aiguillon, se sachant relégué à Veretz, ne tint aucun compte de cet ordre et ne bougea de Paris[412]. Toujours est-il que, dans une troisième et dernière conférence avec Maurepas, Marie-Antoinette lui signifia que l’ex-ministre eût à prendre le chemin d’Aiguillon en Agénois[413]. Ce fut La Vrillière qui remplit officiellement cette mission auprès de son neveu, comme il s’était acquitté d’une semblable, l’année précédente, auprès de Mᵐᵉ Du Barry.

Quand ce faible et irrésolu monarque qu’était Louis XVI fit, au moment de son départ pour Reims, ses adieux à Maurepas, il eut comme conscience de sa mollesse, il regretta l’ordre d’exil et parlait déjà de revenir sur sa décision. Maurepas refusa net.

—Oubliez tout, dit-il au roi, ne songez plus qu’à la cérémonie de Reims, moi, j’irai me tranquilliser à Pontchartrain avec mes carpes. Votre Majesté me fait espérer qu’elle me donnera des nouvelles qui me tiendront lieu de tout. Mon neveu est sujet trop respectueux pour rien faire qui puisse déplaire à la reine: il partira dans quelques jours[414].

Il est vrai que le roi n’avait pas consenti à signer de lettre de cachet[415]. Et la reine s’attribuait tout l’honneur de cet «ordre verbal»[416], qu’elle estimait moins dur et moins «barbare, quoique lui-même s’en fût servi[417]».

XVIII

Impatience et joie exubérante de la reine.—Réaction de l’opinion publique en faveur de l’exilé.—Fausse philosophie de d’Aiguillon: billet à Balleroy, entretien avec Maurepas.—«Il n’y a rien perdu», le mot de Marie-Antoinette justifié.—Les lettres de Mᵐᵉ de Maurepas.—La tâche de Mᵐᵉ d’Aiguillon.—Voyage de Mᵐᵉ Du Barry: l’anecdote des «Entretiens de l’autre monde».

«Il partira dans quelques jours», avait dit Maurepas à la reine. Or, Marie-Antoinette n’avait eu de cesse que M. d’Aiguillon fût déjà sur le chemin de l’exil. Un courrier de La Vrillière était venu réveiller Maurepas: «Rien ne m’a plus étonné que l’empressement de la reine à savoir M. d’Aiguillon parti: il faut qu’on lui ait fait encore quelque noire méchanceté», écrivait à sa nièce la femme du ministre. Un autre émissaire avait couru chez la duchesse: «Que les ennemis du duc se rassurent, dit Mᵐᵉ d’Aiguillon, il est parti ce matin[418]». Noble et fière réponse qui laisse pressentir avec quelle dignité la vaillante fille des Plélo s’efforcera d’adoucir pour son époux les rigueurs de la disgrâce.

Jusqu’au dernier moment, elle avait douté de la catastrophe: elle ne voulait pas que leur ami Balleroy pût y croire: «Cependant, à tout hasard, lui disait-elle, je vous donne part qu’il n’en est rien, le roi ayant dispensé M. d’Aiguillon d’aller à son sacre, et lui avancé son voyage pour Veretz de huit jours.» Elle notait en passant que «le procès de M. de Guines n’était rien moins que fini, puisque Tort en appelait».

Marie-Antoinette exultait de joie: «Ce départ, écrit-elle le 13 juillet au comte de Rosemberg, est tout à fait mon ouvrage. La mesure était tout à fait à son comble (l’avait-elle assez répété?). Ce vilain homme entretenait toutes sortes d’espionnage et de fort mauvais propos. Il avait cherché à me braver plus d’une fois dans l’affaire de Guines; aussitôt après le jugement (le 2 juin) j’ai demandé au roi son éloignement. Il est vrai que je n’ai pas voulu de lettre de cachet; mais il n’y a rien perdu; car, au lieu de rester en Touraine, comme il le voulait, on l’a prié de continuer sa route jusqu’à Aiguillon qui est en Gascogne[419]

Cette prétendue clémence n’était donc qu’un raffinement de vengeance féminine. On en saura tout à l’heure le motif.