La persécution, si justifiable que le prétende le persécuteur, finit par donner l’auréole des martyrs à ses victimes, fussent-elles les moins sympathiques du monde. Ce fut le cas de l’exilé. L’opinion publique réprouva un tel acharnement. Et Besenval le remarque d’un ton pincé: «Le sentiment de vengeance et de justice fut étouffé par une compassion philosophique que les femmes, qui s’étaient érigées en législateurs, outrèrent, ainsi qu’elles outrent toujours à tort. On n’entendit que les mots de tyrannie, justice exacte, liberté du citoyen et loi[420]».
Le public, note Belleval[421], blâma la sévérité du roi:
«M. d’Aiguillon n’était pas plus coupable alors qu’en quittant le ministère. Aussi lui écrivait-on que «la partie n’était pas perdue et qu’il y avait lieu de profiter de ce mouvement de l’opinion qui se déclarait pour lui». Il répondit qu’il était au-dessous de lui d’implorer sa grâce et qu’il laissait ses amis libres de faire pour lui ce que bon leur semblerait. La question de retour fut proposée et agitée; et la reine faiblit devant le bruit de la Cour et de la ville...»
A notre avis, Belleval, que sa chaude amitié incita peut-être à cette démarche, s’abuse sur la prétendue «faiblesse» de la reine. La fille des Césars était trop férue de son autorité, trop absolue et trop pénétrée de la sûreté de son jugement, pour ne pas persister dans sa résolution, même en présence des protestations de l’opinion publique.
Puis elle se voyait enfin émancipée du joug de sa mère, et de plus, elle avait conscience de l’infériorité intellectuelle de son époux. Comme une autre Marie-Thérèse, elle gouvernait déjà. Dans les deux lettres qu’elle écrivait à Rosemberg, cet ami d’enfance, elle affectait une indépendance d’allures et un ton d’autorité vraiment étranges: elle s’était constitué une petite cour «d’hommes aimables», et, de son boudoir, faisait marcher la machine gouvernementale: «Nous allons être débarrassés de M. de la Vrillière». Elle avait vu Choiseul à Reims et lui avait parlé, sans que le roi l’ignorât, mais assez adroitement pour n’avoir pas l’air d’en demander la permission au «pauvre homme» (elle appelait ainsi Louis XVI).
Marie-Thérèse, qui se plaignait déjà amèrement de la «vivacité, légèreté, inapplication, entêtement» de sa fille, sent qu’elle lui échappe et ne peut retenir son indignation, surtout après la lecture de la missive adressée à Rosemberg, qu’elle n’avait «connue, disait-elle, que par tradition»:
«... Je l’ai fait copier, écrit-elle à Mercy, pour vous l’envoyer... J’avoue que j’en suis pénétrée au fond du cœur. Quel style! Quelle façon de penser! Cela ne confirme que trop mes inquiétudes. Elle court à grands pas à sa ruine, trop heureuse encore, si, en se perdant, elle conserve les vertus dues à son rang! Si Choiseul vient au ministère, elle est perdue, il en fera moins de cas que de la Pompadour à qui il devait tout et qu’il a perdue le premier...»
A ces sinistres prédictions qui se terminent sur une révélation inattendue, l’archiduc Joseph avait voulu joindre une sévère admonestation à sa sœur. Ce ne fut qu’un projet de lettre; mais le ton en était vraiment dur: «De quoi vous mêlez-vous, ma chère sœur, de déplacer des ministres, d’en faire envoyer un autre sur ses terres, de faire donner tel département à celui-ci ou à celui-là, de faire gagner un procès à l’un, etc..... Vous êtes-vous demandé une fois par quel droit vous vous mêlez des affaires du gouvernement et de la monarchie française... Quelles études avez-vous faites[422]?»
Marie-Thérèse brûla le brouillon de cette épître quelque peu cavalière, quoique fort sensée. Mais elle invitait Mercy à redoubler «d’assiduités» auprès de Marie-Antoinette: elle pressentait toutefois «l’éloignement» de son autre agent, l’abbé de Vermond: alors, gémissait-elle, «ce serait la perte totale de ma fille».
Au reste, la principale victime que l’impératrice-reine trouvait elle-même trop rudement frappée, semblait accepter sa disgrâce avec un sang-froid et un détachement philosophiques trop beaux pour être sincères. Il adressait, le 7 juin[423], ce billet au chevalier de Balleroy: