«Ce n’est plus à Veretz que je vous donne rendez-vous, mais à Aiguillon où l’on m’envoie, sans que je puisse deviner la cause d’un traitement aussi rigoureux, auquel je ne devais pas m’attendre après les services que j’ai été assez heureux de rendre dans tous les genres depuis plus de quarante ans. Vous serez mal logé; mais je compte sur votre amitié. Vous tirerez mes lièvres et mes perdreaux; et je les mangerai[424].»
S’il faut ajouter foi à certains passages des Mémoires[425], dont l’éditeur de 1792 affirme avoir «adouci» les termes, pour «ne pas offenser la reine dans une circonstance malheureuse», d’Aiguillon, avant de partir pour Veretz où il se croyait tout d’abord exilé, aurait eu, à Pontchartrain, devant Maurepas, l’attitude d’un homme découragé, aigri et devenu particulièrement amer. Il lui aurait dit toute sa lassitude de la vie combative qu’il menait depuis un an, son dégoût du parti de la reine capable de la compromettre et d’en faire une aventurière, sa pitié pour sa faiblesse à lui Maurepas. Et son bonhomme d’oncle de s’excuser: «Je ne suis qu’un lourdier et je traîne le timon; j’ai besoin d’aide... Aujourd’hui c’est Turgot dont le roi s’engoue, mais vous savez si l’engouement d’un Bourbon peut durer; mais tout cela ne durera pas, il faudra changer d’adjudant». Un rêve dont Maurepas donnait le mirage à son neveu pour le faire patienter et à sa femme pour avoir la paix! D’Aiguillon gagna l’Agenois avec la persuasion qu’il n’y resterait que quinze mois... «et voilà cinq ans!» dit le rédacteur des Mémoires[426].
Si le duc ne se plaignait pas, prétend Belleval, Mᵐᵉ de Maurepas jetait feu et flammes; elle gourmandait son mari, elle écrivait à Mᵐᵉ d’Aiguillon lettres sur lettres et combien tendres, combien désolées[427]:
De Pontchartrain, ce lundi (12 juin 1775).
«Jugez de ma douleur, ma chère nièce; j’ai cru jusqu’à présent que votre exil n’était que des propos. Je n’ai su qu’hier, après les démarches que M. de Maurepas avait faites, que ce n’était que trop vrai. J’espère que vous viendrez me voir ici. Que je suis fâchée de n’être pas plus jeune! J’irais vous trouver dans quelque lieu que vous soyiez; ne doutez jamais de ma tendre amitié; elle ne finira qu’avec ma vie.
Dites mille choses tendres pour moi à M. d’Aiguillon; il doit savoir l’intérêt sincère que je prends à lui.»
Les «démarches» de M. de Maurepas! Nous avons vu plus haut ses «conférences» avec la reine, d’après l’abbé de Véri. Or, la correspondance de Mercy les présente sous un tout autre jour. L’ambassadeur d’Autriche parle d’une «audience» que le ministre a demandée. Marie-Antoinette a bien traité Maurepas. Elle lui adresse les compliments que nous savons. Elle estime sa droiture en regard de la méchanceté et des intrigues de son neveu. Et le rusé courtisan se tut, ajoute Mercy, mais assura la reine de son «respectueux attachement[428]».
Et quel était cet exil d’Aiguillon pour lequel Marie-Antoinette insinuait que le duc «n’y avait rien perdu»?
Une lettre de la comtesse de Boisgelin à Balleroy[429] va nous le dire:
6 juin 1775.