«... On ne sait pour quel crime on traite le duc d’Aiguillon si cruellement. Le public prétend que la reine s’en prend à lui de ce que le peuple n’a pas crié aux deux dernières revues. Vous ne croirez pas plus que moi que c’est la raison d’un traitement aussi dur...»

Et Mᵐᵉ de Boisgelin s’apitoyant sur la duchesse: «La pauvre femme se désespère de ne pouvoir suivre son mari, puisqu’il venait de jeter en bas le château d’Aiguillon où l’on est à le rebâtir; et il ne reste pas même de quoi le loger seul avec quelques domestiques...»

On a vu avec quelle hauteur méprisante la reine affectait de traiter la duchesse d’Aiguillon. La femme devait donc prendre sa part du châtiment infligé au mari. N’était-elle pas déjà prête, d’accord avec son époux, disaient les mauvaises langues, à «faire sa cour», elle aussi, à la châtelaine de Saint-Vrain, qui lui offrirait, pendant une bonne partie de l’été[430], une hospitalité princière—digne remercîment de celle qu’elle avait reçue, à Ruel, de Mᵐᵉ d’Aiguillon, dans des circonstances que la reine ne pouvait oublier?

Pour de grands seigneurs habitués aux splendeurs de Veretz, la nouvelle résidence imposée au duc était donc inhabitable. «Aiguillon n’était ni bâti, ni meublé!» déplore l’historien Moreau. Et la duchesse se lamente autant qu’elle s’indigne. La disgrâce qui vient de s’abattre sur son époux est d’une rigueur inouïe. M. de Maurepas, M. de Choiseul lui-même «dont le feu roi avait plus d’une raison de se plaindre» avaient été envoyés dans leurs terres, et lui M. d’Aiguillon est exilé à deux cents lieues de Versailles «dans un endroit non bâti et où je ne puis pas aller[431]».

Elle y courut.

«J’ai su des nouvelles de votre arrivée par votre fille et par Mᵐᵉ de Laigle, lui écrit, le 3 août, Mᵐᵉ de Maurepas. Vous devez avoir reçu deux lettres de moi. Vous êtes, à ce que l’on m’a dit, très mal logée avec toutes les incommodités possibles. Jugez de ma peine de ne pouvoir vous en tirer. J’espère toujours avant l’hiver pouvoir faire parler aux gens qui vous tiennent éloignés sans aucun sujet[432]...»

Une correspondance très active, surtout de la part de la comtesse de Maurepas, dut s’engager entre elle et sa nièce.

Les lettres de celles-ci, relatives à cette néfaste période, ne se trouvent pas dans les archives Chabrillan qui en contiennent déjà si peu de la duchesse à d’autres époques. Ont-elles été détruites par Mᵐᵉ de Maurepas? Ont-elles disparu pour des motifs que nous ignorons? En tout cas elles ont existé: car celles qui subsistent de la comtesse répondent à des missives reçues, témoin celle où l’oncle fait savoir au neveu qu’il peut aller prendre, sans permission, les eaux de Bagnères, puisqu’il n’a pas de lettre de cachet. Et ce billet encore, si intéressant dans ses premières lignes, pour l’histoire de la disgrâce qui frappa le ministre de Louis XV.

Versailles, 22 août 1775.