«M. de Maurepas n’écrit pas à M. d’Aiguillon (toujours l’homme prudent que hante la terreur du Cabinet noir) tant qu’il n’aura pas quelque chose d’agréable à lui mander, à l’égard des motifs qui l’ont éloigné; car il n’y en a point; il est difficile de les dire. Lorsque nous avons été à Bourges, je suis encore à savoir pourquoi; on dit que c’était pour des chansons dont nous n’avons jamais entendu parler. Il en est de même des discours que l’on vous prête qui seront bien prouvés qu’ils ne sont pas de vous.

... Si nous pouvons obtenir votre liberté, je crois que M. d’Aiguillon fera bien de n’en point profiter cet hiver pour Paris: il sera encore question de la maudite affaire de Guines; et il serait à craindre qu’on ne le fît encore parler...

Il (évidemment Maurepas) a trouvé la reine avec la même résistance.»

En vérité, la comtesse fait un peu trop l’innocente. Elle ne pouvait ignorer que son mari avait été bel et bien disgrâcié pour ces «chansons dont elle n’a jamais entendu parler», sinon pour le couplet qui fleurissait à l’excès Mᵐᵉ de Pompadour, du moins pour une infinité d’autres que le ministre récoltait par les soins de la police, quand il ne les composait pas lui-même[433]. Et même, en dépit de l’âge et de la plus élémentaire prudence, il s’amusait encore à ces menues bagatelles. Il s’adressait plus particulièrement à l’entourage de la reine sur lequel il décochait ses traits les plus acérés. Il en déclinait hautement la paternité: sinon, dit Belleval, on l’eût «déchiré». Seul, d’Aiguillon était épargné; il est vrai que Mᵐᵉ de Maurepas n’eût pas toléré que son neveu fût chansonné par son mari[434].

Parfois elle assaisonnait ses lettres d’un grain de philosophie; il fallait bien revigorer un homme qui sortait de Bagnères et lui prouver, par un exemple familial, que l’exil, à l’occasion, peut devenir un brevet de santé:

«Vous savez, par mon expérience, qu’on peut vivre sans cela (la rentrée en grâce). M. de Maurepas a été cinq ans sans pouvoir aller à Paris, et s’en est fort bien porté.»

La saine raison, l’énergie et le sens pratique de Mᵐᵉ d’Aiguillon devaient exercer une influence salutaire, non tant sur la santé, qui resta toujours précaire, que sur le moral affaibli de l’homme politique, encore meurtri de sa chute. Tout manquait à ce château d’Aiguillon qui commençait à sortir des ruines de l’ancien. Et il fallait des prodiges d’économie domestique, pour assurer rapidement à la nouvelle demeure le grand air, la confortable opulence, l’attrait irrésistible et jusqu’aux aspects pittoresques de l’inoubliable Veretz.

La châtelaine entreprit cette tâche avec l’esprit de suite, le goût, la persévérance qui la caractérisaient, s’inspirant toujours de cet orgueil du nom, mitigé d’une tendresse presque maternelle, dont le trait le plus saillant était de laisser croire que le maître et seigneur du logis était l’ordonnateur suprême de toutes ces magnificences. Elle, se réléguant de la meilleure grâce au second plan, n’était plus qu’une simple intendante, voire la fermière du château. C’est ainsi que nous assisterons, dans sa correspondance, aux efforts continus, aux développements successifs, aux améliorations progressives qui devaient transformer une propriété, négligée jusqu’à l’abandon, en un domaine prospère qu’allait ruiner de nouveau et bouleverser de fond en comble la tempête révolutionnaire.

Nous n’avons aucune lettre de Mᵐᵉ d’Aiguillon, nous retraçant les premières heures de ce que nous appellerions volontiers la période d’incubation, c’est-à-dire les travaux d’installation et d’aménagement qui suivirent l’arrivée des exilés dans les décombres du vieux manoir. Mais il fallait que l’ensemble en fût assez satisfaisant pour que les propriétaires en aient fait les honneurs, à deux reprises, pendant l’été et l’automne de 1775, à la comtesse Du Barry[435].

Naturellement, la malignité publique s’empara de la nouvelle et la grossit (sans jeu de mots) à plaisir. Nous en retrouvons l’écho dans un pamphlet du temps. L’ignoble auteur des Entretiens de l’autre monde fait dire à Turgot dans son Dialogue avec Louis XV: «Elle (la Du Barry) a déjà eu la liberté d’aller à son château de Luciennes. Il paraît que le duc d’Aiguillon en est toujours amoureux. Non seulement, pendant son dernier séjour à Paris, il n’a pu contenir sa passion, au point d’en devenir plus odieux à la reine et de se faire donner un ordre de se retirer dans ses terres de Gascogne; mais, souffrant trop d’être éloigné de cette beauté, il l’a engagée à venir le voir. La bretonne duchesse, accoutumée à ses infidélités, s’est prêtée à ce concubinage; et le bruit général est que Mᵐᵉ Du Barry est grosse des œuvres du duc[436]