Nous avons cru devoir transcrire intégralement cette infâme calomnie dirigée contre Mᵐᵉ d’Aiguillon, parce qu’elle est la seule que nous ayons jamais trouvée à son adresse. Les pires ennemis du ministre, Marie-Antoinette elle-même, n’ont jamais écrit une ligne, ni dit un mot qui pût faire soupçonner la duchesse de la plus vile complaisance.
Quelques amis, plus fidèles au culte du souvenir qu’au souci de leur bien-être et même de leur intérêt personnel, vinrent, à la fin de 1775, consoler les solitaires dans leur retraite d’Aiguillon; entre autres M. de Flesselles, qui devait finir si misérablement, le 14 juillet 1789, à l’Hôtel de Ville de Paris, comme prévôt des marchands. Les services qu’il avait rendus, en dépit de quelques désaccords passagers[437], au duc d’Aiguillon, pendant les affaires de Bretagne, lui avaient valu l’intendance de Lyon, après celle de Rennes.
XIX
Rappel imprévu du comte de Guines.—Pronostic qu’en déduit d’Aiguillon.—Conférence significative d’un ami de d’Aiguillon avec Maurepas.—Les fidèles courtisans du malheur.—Informations parisiennes: le procès Saint-Vincent et le mariage de Fronsac.—Opéra et ménagerie.—«Le grand Pan est à bas».—Mercy voit avec peine l’engouement de la reine pour le comte de Guines.—La nouvelle école de courtisans.—Mort de Mᵐᵉ de Chabrillan: lettre désespérée de la mère.—Emotion de M.-Antoinette.—Rappel de d’Aiguillon à Paris.
L’année 1776 devait marquer pour Mᵐᵉ d’Aiguillon l’époque la plus douloureuse de sa vie; car la mort, et dans quelles cruelles circonstances! allait lui arracher sa fille bien-aimée, en ce château même, où pour elle, pour son mari—ses deux grandes affections!—elle savait évoquer, ainsi qu’une fée de sa baguette magique, les spectacles les plus variés et les plus attrayants.
Le duc souffrit, lui aussi, de cette perte irréparable; mais comme tous les ambitieux et les ambitieux qui affectent de ne plus l’être, il fut moins profondément touché au cœur que sa femme. L’année avait mal commencé pour ses espérances: il avait constaté une fois de plus l’égoïsme de son oncle, bien que dissimulé sous les plus belles promesses et sous les plus chaudes protestations: le bonhomme, nous le verrons, trouvait le duc fort heureux dans son exil d’Aiguillon et l’invitait à s’y tenir en repos, regrettant de ne pouvoir l’imiter, mais non sans l’amuser de ses entretiens avec le roi et la reine, qui n’étaient nullement disposés à faire rentrer en grâce le courtisan banni.
Et depuis, faut-il le dire, d’Aiguillon avait pu sentir, au milieu de ses larmes, sourdre en son cœur l’espoir des revanches futures: car la mort de sa fille avait levé son ordre d’exil.
Le comte de Guines avait été subitement rappelé de son ambassade. C’était, prétendait la princesse de Guéméné, qui était alors la favorite de Marie-Antoinette, pour «avoir compromis la Cour de France au sujet du Pacte de famille». Choiseul, auteur du traité, déclarait que la conduite du comte était sans excuse; si Guines avait été son fils, il eût demandé, à titre de grâce, qu’on ne lui fît pas son procès, mais qu’on l’enfermât pour longtemps à la Bastille[438].
Le duc d’Aiguillon, tout en se défendant de sortir de sa tour d’ivoire, épiait, avec un intérêt passionné, les faits et gestes du comte de Guines. C’était par lui qu’il avait connu l’amertume des heures d’exil; et on lui laissait entendre qu’il lui devrait peut-être de goûter les joies du retour! Aussi le contenu de sa lettre du 25 février 1776 au chevalier de Balleroy[439] ne roule-t-il, pour ainsi dire, que sur la corrélation de ses intérêts avec ceux du comte de Guines.
Sa version du rappel de l’ambassadeur est aussi vague que celle de la princesse de Guéméné: une correspondance, interceptée, entre Choiseul et Guines, qui aurait piqué le roi, était cause de tout le mal; et c’est probablement Turgot qui, en sa qualité de surintendant des postes, avait découvert le pot aux roses. Le secret des lettres n’en était jamais un pour le gouvernement. D’Aiguillon le savait mieux que personne. Mais il était persuadé que Guines, quelque coupable qu’il pût être, se justifierait et qu’il serait renvoyé à son poste avec une gratification et la promesse du premier cordon bleu disponible. Quant à son procès, il ne sera pas jugé, ce qui le laisse, lui d’Aiguillon, fort indifférent, bien qu’on lui dise qu’il recouvrera sa liberté, à l’ouverture des débats. Alors, aurait déclaré la reine à M. de Maurepas, il lui serait loisible d’aller où bon lui semblerait, sauf à Paris. Il n’en profitera certes pas; mais il n’en gardera ni humeur, ni mépris. Au reste, sa réinstallation à Veretz lui coûterait trop cher, et il y serait espionné; puis il a fort à faire à Aiguillon. Il termine sur un coup de patte à l’adresse de Maurepas. Bien qu’il n’ait pas eu à se louer de son oncle, il serait fâché qu’il lui arrivât malheur, crainte de pire.