—Ils sont toujours éloignés, mais je suis charmé qu’ils soient contents.
—Il est bien étonnant, Monsieur le comte, que sous votre gouvernement, qui n’est que liberté, on retienne un citoyen, un homme d’Etat, sans lui en dire les raisons.
—Il ne les saura jamais, car il n’y a pas de pourquoi. La reine est irritée contre lui; et elle ne cesse en toute occasion de lui lancer des brocards, sur lui et sur son parti qui a fait rappeler M. de Guines; et tant que la reine et M. de Guines vivront, cette princesse pensera toujours de même. Le roi me l’a dit souvent: ils ne voient dans ce qui arrive à M. de Guines que les menées de M. d’Aiguillon et de ses partisans; et ils ont toujours M. d’Aiguillon à califourchon sur le nez. Le roi est tout le premier à dire qu’il n’y a aucun rapport entre un homme à 200 lieues de Paris et un homme rappelé de son ambassade. Mais la reine est aigrie par ses entours et surtout par Mᵐᵉ de Guéméné qui est la favorite. Le duc de Choiseul se remue aussi tant qu’il peut. Il a des conférences avec la reine. Ils ont été au bal de l’Opéra, masqués tous les deux, en dominos noirs; et cette princesse est toujours entretenue dans les dispositions les plus défavorables. On travaille aussi, autant que pour vous (??) à l’éloigner de moi. En public elle me traite honnêtement, parce qu’elle ne peut, à cause du roi, se comporter autrement; mais, dans le particulier, son maintien est bien différent.
Je crois qu’on ne me rend pas justice à Aiguillon.
Cependant j’ai fait pour lui tout ce qu’il m’a été possible de faire et des choses mêmes qu’ils ignoreront toujours. A Fontainebleau, connaissant les dispositions peu favorables de la reine pour moi, j’ai mis en avant M. de Muy[441] et l’abbé de Vermond[442] pour rompre la glace sur ce qui regardait M. d’Aiguillon. Ils lui en parlèrent tous deux avec douceur et vivacité. Ils me rapportèrent qu’elle paraissait étonnée que je ne lui en eusse pas parlé le premier. Je me rendis chez elle. Je lui dis que j’avais voulu lui donner une marque de mon respect, en ne prononçant pas devant elle un nom qui pourrait lui déplaire, mais que, puisqu’elle le trouvait bon, je prendrais la liberté de lui représenter que M. d’Aiguillon, ayant bien servi l’Etat, était traité comme un homme qui l’aurait trahi, que, passant dans l’Europe pour la douceur et la bienfaisance mêmes, il y aurait de la gloire de rendre la liberté à un prisonnier qui était uniquement le sien, voulant lui faire entendre que le roi n’y avait aucune part, que tout le monde avait les yeux sur elle et que je la suppliais de rendre ses bontés à un homme qui n’avait aucun reproche à se faire. Elle me parla de l’affaire de M. de Guines. Je l’assurai et lui donnai ma parole que M. d’Aiguillon ne reparaîtrait pas à Paris, tant que cette affaire ne serait pas finie; et j’insistai fortement sur ce que sa gloire était intéressée à finir cette captivité.
—Il n’est pas encore temps, me répondit-elle sèchement. Nous verrons par la suite.
Quelques personnes m’ont parlé depuis et m’ont engagé d’aller directement au roi; mais comment faire une pareille démarche, malgré la reine et en dépit d’elle? Elle n’est pas praticable. Si cette princesse me donnait mainlevée, le sort de M. d’Aiguillon serait bientôt décidé. Le roi n’a rien contre lui et m’en a parlé cent fois: il connaît et estime ses talents. Mais M. d’Aiguillon a un péché originel vis-à-vis du roi, quoique j’aie travaillé inutilement à le faire oublier à ce prince: c’est Mᵐᵉ Du Barry. J’ai eu beau lui représenter que le besoin d’une protectrice puissante et ensuite la reconnaissance l’avaient forcé à s’attacher à elle. Il m’a répondu que c’était toujours un vilain moyen de parvenir. Croiriez-vous qu’on a poussé la méchanceté à l’égard de Mᵐᵉ Du Barry et de M. d’Aiguillon, jusqu’à dire qu’elle était grosse de lui? Mais cela est tombé et n’a pas été jusqu’au roi; car il ne m’en a pas parlé. Cette femme avait demandé permission de venir à Paris dans un couvent; on le lui avait accordé, mais je ne sais pourquoi elle n’a pas profité de cette grâce. Le Roué est à Paris; le roi le sait et trouve bon qu’il y reste.
Mais, pour revenir à M. d’Aiguillon, il fait fort bien de rester où il est: il y est grand seigneur; il a chez lui de la compagnie; et, suivant ce que vous me dites, il est heureux. Mais à quoi s’occupe-t-il? Car les soirées sont longues. Il ne monte point à cheval, il ne chasse point; et un esprit aussi actif que le sien ne peut demeurer à rien faire.
—Il s’occupe dans son cabinet; il vit de souvenirs et vaque à ses affaires.
—Le séjour qu’il fera dans ce pays ne peut que les améliorer; car elles ne sont pas entièrement en bon ordre. La retraite n’est pas un mal dans les circonstances où nous sommes. Je me trouverais mieux à Fontainebleau qu’ici: quand on est tourmenté de la goutte comme je le suis, la prison (?) est maussade. Nous sommes dans une crise vis-à-vis le Parlement. J’espère que nous nous en tirerons, en ne nous mettant point en colère[443].»