Ce musicien, naturellement grincheux, était peu sympathique à Voltaire, qui, cependant, pour l’amadouer, lui prodiguait ses épithètes les plus flatteuses et ses phrases les plus caressantes. Mais, Rameau, ainsi que l’avait déclaré le Président Hénault, dans une lettre au comte d’Argenson, était «devenu bel esprit et critique» et «s’était mis à corriger les vers de Voltaire... Ce fou-là, continuait le Président, a pour conseil toute la racaille des poètes: il leur montrera l’ouvrage... L’ouvrage sera mis en pièces, déchiré... et il finira par nous donner de mauvaise musique, d’autant plus qu’il ne travaillera pas dans son genre. Il n’y avait que les petits violons qui convinssent et M. de Richelieu ne veut pas en entendre parler...»

Mais celui dont un ironiste du temps avait dit: «Enfin le roi a fait gentilhomme M. de Richelieu», voyait toujours grand. «Le prince de Sagan du XVIIIe siècle, comme l’appelle M. Bapst, avait fait élever un théâtre de cinquante-six pieds de profondeur dans la Salle du Manège, avec des loges superposées et soutenues les unes au-dessus des autres au moyen de supports multiples et contournés. Le tout était exécuté avec une magnificence qui nous paraît bien invraisemblable pour une représentation éphémère, mais dont le souvenir heureusement n’est pas perdu pour nous, puisque Cochin[261] nous en a laissé une admirable gravure.»

[261] Bapst: Essai sur l’histoire du théâtre (1893), p. 454.—Voltaire ajoute (Œuvres, édit. Garnier, t. IV, p. 273), à propos de cette salle, que «les décorations et les embellissements sont tellement ménagés que tout ce qui sert au spectacle doit s’enlever en une nuit et laisser la salle ornée pour un bal paré qui doit former la fête du lendemain.»—Cochin établit pour la Princesse de Navarre une quantité de dessins originaux et en couleur, dont Richelieu présenta les tableaux à Louis XV.

Richelieu avait pris tellement à cœur cette première manifestation de son entrée en fonctions, que, même au plus fort de la campagne de Flandre, il entretenait une correspondance des plus actives avec Voltaire, Rameau, le lieutenant de police, le président Hénault, et tutti quanti, afin que ce spectacle imaginé, commandé, surveillé par lui, atteignît les limites de la perfection. Il voulait beaucoup de divertissements, révisait le poème de Voltaire, exigeait la suppression de telles ou telles scènes, en proposait de nouvelles.

Voltaire, alors à Cirey, était sur les dents. Il répond à Richelieu, en lui envoyant son troisième acte, qu’il lui est bien difficile de condenser, en deux mois, tout ce que le duc «voudrait voir» dans la pièce; et il est «un homme perdu», si l’acte, les divertissements, les couplets de la France et de l’Espagne ne plaisent pas à Richelieu[262].

[262] Lettre du 28 mai.

Et le mois précédent, Voltaire, avec sa souplesse d’échine, s’était prosterné devant son correspondant pour lui décerner un brevet d’arbitre du goût! Il lui écrivait:

24 avril 1744.

«Colletet envoie encore ce brimborion au Cardinal-duc. Cette rapsodie le trouvera probablement dans un camp entouré d’officiers et vis-à-vis de vilains Allemands qui se soucient fort peu des amours du duc de Foix et de la princesse de Navarre. Mais votre esprit agile, qui se plie à tout, trouvera du temps pour songer à votre fête. Vous serez comme Paul-Émile, qui, après avoir vaincu Persée, donna une fête charmante et dit à ceux qui s’étonnaient de la fête et du souper: Messieurs, c’est le même esprit qui a conduit la guerre et ordonné la fête.»

Mais le malin singe, qui connaissait bien son Rameau, suppliait l’«ordonnateur» de faire tenir lui-même le livret au compositeur, avec invitation de «le lire» et d’écrire une «musique convenable aux paroles et aux situations».