Cependant, à mesure que son travail avance, ses plaintes redoublent. «Vous êtes un grand critique... et je vous admire, Monseigneur, de raisonner si bien sur mon barbouillage, quand on ouvre des tranchées. Il est vrai que vous écrivez comme un chat; mais aussi je me flatte que vous commandez les armées comme le Maréchal de Villars; car, en vérité, votre écriture ressemble à la sienne; et cela va tous les jours en embellissant[263].»
Puis, il se plaint que Richelieu montre des brouillons dont il ne «subsistera peut-être pas cent vers[264]...» Et quelle «terrible besogne»! «J’aurais mieux aimé faire une tragédie qu’un ouvrage dans le goût de celui-ci[265].»
[263] Lettre du 5 juin.
[264] Ibid.
[265] Lettre du 18 juin.
Les choses se passaient moins bien encore avec Rameau. Richelieu écrit de Dunkerque, le 18 juillet, qu’il a entre les mains une lettre, où le compositeur «fait part de la ridicule critique qu’il a imaginé de faire, ou, pour mieux dire, de faire faire, par ses petits poétereaux d’amis, de l’ouvrage» dont il est chargé d’écrire la musique. Et Richelieu prie, d’autre part, son correspondant d’expédier à Rameau deux lettres qu’il joint à la sienne «pour tâcher de prévenir les démangeaisons qui pourraient prendre dorénavant au compositeur de faire agir cet esprit d’examen qui paraît l’avoir possédé et en même temps de communiquer les divertissements qui lui sont confiés[266]».
[266] Cette lettre de Richelieu a été publiée par Desnoiresterres dans sa Vie de Voltaire, mais sans qu’il en indiquât les références. Nous l’avons retrouvée dans les Archives de la Bastille (carton 10299).
Il est certain que le premier gentilhomme de la Chambre devait trouver singulièrement désobligeante la critique d’un spectacle dont il était l’inspirateur; mais cet esprit amer qu’était Rameau n’avait pas tout à fait tort; car la Princesse de Navarre était du bien mauvais théâtre; et ce fut plus tard l’avis de la Cour.
Des préoccupations d’un ordre autrement grave hantaient alors le cerveau de l’homme politique qui visait à la succession du cardinal Fleury. Car ce n’était un mystère pour personne que Richelieu songeait à devenir premier ministre. Il était déjà désigné, dit le duc de Luynes, comme secrétaire d’État aux affaires étrangères[267]. L’auteur anonyme des Mémoires secrets pour servir à l’histoire de la Perse, qui l’a si adroitement dessiné sous le pseudonyme d’Azamuth, «extrêmement galant... gai, amusant, très riche, mais mauvais ménager, tenant un grand rang à la Cour...», ajoute qu’il «était ambitieux et qu’après la mort d’Ismaël-Beg (le cardinal Fleury) il fut taxé d’aspirer au ministère, poste auquel, malgré tous ses talents, on peut dire que son penchant pour le plaisir, son esprit inappliqué et son air un peu dissipé ne le rendaient pas propre[268].»
[267] Journal de Luynes, t. V, p. 413.