[268] Ce curieux et spirituel pamphlet (Amsterdam, 1746) fut attribué un peu à tout le monde, au Chevalier de Rességuier, à Mme de Vieux-Maisons, etc. Mais il a plus vraisemblablement pour auteur Pecquet, un premier commis aux Affaires étrangères, qui, de ce fait, avait une certaine autorité pour en imposer à ses lecteurs; car, s’il était bien renseigné, il ne se faisait aucun scrupule d’enjoliver ses informations.
Ce n’était pas seulement la faveur du maître, ni la reconnaissance de la duchesse de Châteauroux, ni même les intrigues des Tencin qui autorisaient les espérances de Richelieu; c’était surtout une négociation de la dernière importance pour laquelle il avait été choisi comme premier intermédiaire et dont la réussite pouvait lui assurer une place considérable parmi les hommes d’État.
Avant qu’il ne partît pour l’armée, un envoyé du roi de Prusse Frédéric II, le comte de Rottembourg, lui avait fait demander, au nom de son maître, un entretien secret[269]. Ce personnage, ancien ambassadeur de Prusse en Espagne, gendre de Mme de Parabère, avait dû disparaître de l’horizon politique, après s’être ruiné au jeu. Aujourd’hui il rentrait incognito en scène, comme agent du roi Frédéric. Richelieu le fit introduire, avec tout le mystère possible (nous connaissons sa passion du romanesque) dans son hôtel de la place Royale. Rottembourg, après lui avoir communiqué la lettre de créance qui l’accréditait auprès de Richelieu, lui exposa le but de sa visite. Il s’était d’abord efforcé de justifier la défection de la Prusse[270], alliée de la France, au commencement de la guerre de la succession d’Autriche, par l’incorrection du ministre des affaires étrangères, Amelot, qui, sur la défense du cardinal Fleury, n’avait jamais répondu aux lettres de Frédéric. Mais, aujourd’hui, le roi de Prusse, reprenant la conversation, faisait savoir à Louis XV que les armées de la reine de Hongrie entreraient en Alsace, pendant que celles de la France envahiraient les Flandres. Frédéric proposait alors à Louis XV, pour parer le coup, de faire une diversion en Bohême, si le roi de France voulait traiter avec lui. Il y mettait toutefois cette condition que le cabinet de Versailles ignorât l’acte diplomatique, qui n’aurait pour contractants que les deux souverains avec Richelieu comme témoin.
[269] Frédéric II: Mémoires (édit. Boutaric et Campardon), t. I, p. 220.—Frédéric dit que Richelieu, Mme de Châteauroux, le cardinal de Tencin et le comte d’Argenson, ministre de la guerre, étaient dans ses vues.
[270] Le nouveau roi de Prusse, Frédéric, après s’être emparé de la Silésie autrichienne, avait conclu un traité de paix séparée avec Marie-Thérèse et prétendait excuser cette... légèreté diplomatique, dont l’exemple ne devait pas être perdu pour ses successeurs, en affirmant qu’il avait voulu prévenir ainsi une défection de la France. Or, le duc de Broglie déclare (Frédéric II et Marie-Thérèse, 1884, II, pp. 384 et suiv.) qu’il n’a trouvé, dans les archives du Ministère des Affaires étrangères, ni ailleurs, «aucune trace» de documents pouvant justifier les imputations du roi de Prusse.
Celui-ci courut à Choisy, où se trouvait le roi, chez Mme de Châteauroux. Il pénètre, toujours s’entourant de mystère, dans la place. Le prince, surpris, l’accueille assez fraîchement. Richelieu s’explique et donne au roi une lettre de Frédéric.
On tient conseil. Favori et favorite sont d’avis que Louis XV doit accepter.
—«Travaillez sur ce plan», dit le monarque au duc.
Mais Richelieu s’en défend. Il n’est pas assez au courant des affaires. Toutefois il engage le roi, puisque Frédéric ne veut pas entendre parler des ministres, à confier la négociation au Maréchal de Noailles, chef de l’armée et au cardinal de Tencin, qui a sa place au Conseil.
—«Soit, dit Louis XV, allez leur parler et voyez si on voudra d’eux en Prusse.»