Et ce flux de nouvelles se grossit de conseils affectueux, de tendres protestations d’amitié qui tournent parfois au marivaudage, de doux reproches pour une indifférence qu’on ne dissimule pas assez. En 1743, elle témoignait surtout de sa sollicitude pour les enfants de Richelieu qu’elle comblait de petits soins; en 1744, c’est leur père qui la préoccupe: «Demandez-moi pardon, lui écrit-elle, et dites-moi que c’est de bon cœur que vous m’aimez, et, ce qui m’est plus important, que vous êtes assuré que je vous aime et que ma confiance n’a et ne peut jamais souffrir la moindre atteinte.» Mme de Tencin est désolée de la bouderie de la princesse de Rohan, une ancienne maîtresse de Richelieu, qui ne pardonne pas à son amant de ne l’avoir pas mise dans le lit du roi. Quelle précieuse amitié que celle des Rohan! Et cette bonne Mme de Tencin s’offre à faire cesser la brouille. Elle ne s’oublie pas cependant, mais elle tremble qu’on ne l’oublie, et ne paraît croire que médiocrement à la reconnaissance de Mme de Châteauroux: «Rappelez-vous, dit-elle à Richelieu, tout ce que nous avons fait et toute la peine que nous avons eue à la faire duchesse.»

Une nouvelle imprévue vient donner un autre cours à cette correspondance.

Il avait été convenu (et Louis XV s’y était résigné, non sans peine) que, pour éviter les mauvais propos, Mme de Châteauroux ne suivrait pas le roi en Flandre. Mais, Richelieu, ayant eu des difficultés avec le duc d’Ayen, fils du Maréchal de Noailles, et craignant que son crédit n’en subît quelque atteinte, jugea nécessaire de faire venir à l’armée la duchesse de Châteauroux. Les Mémoires authentiques prétendent, au contraire, qu’elle prit, seule, l’initiative d’un voyage qui sembla rappeler, par sa mise en scène, les pompeux défilés des carrosses de Louis XIV au siège des villes flamandes. Seulement la reine n’y était pas. Mais la princesse de Conti, la duchesse de Chartres et—particularité piquante!* *—cette duchesse de Modène, qui, jadis, s’était si bruyamment compromise pour Richelieu, allèrent rejoindre le roi à Lille, en compagnie de Mme de Châteauroux et de sa sœur Mme de Lauraguais. Ce fut un scandale public qui eut sa répercussion jusque dans l’armée. On chansonna «Madame Enroux»; mais, suivant le mot d’un contemporain, «la paix de Mme Enroux fut bientôt faite avec le roi».

Mme de Tencin et son frère ne purent cependant cacher à Richelieu que cette arrivée triomphale avait rencontré «nombre d’improbateurs» et «produit le plus mauvais effet», ainsi que l’avait mentionné le Maréchal de Saxe à l’une de ses maîtresses. Les moins malveillants disaient: «Pourvu que le roi ne se dérange pas de la guerre, on lui passera ses plaisirs.» Tous ces menus détails, les Tencin les devaient aux indiscrétions du Cabinet noir. Et cependant l’amie de Richelieu avait fait prier «l’Homme»—sans doute Jannel, commis préposé à cet office—de supprimer toutes les lettres venant de l’armée «qui parlaient mal de Mme de Châteauroux». Mais «l’Homme» avait répondu «qu’il n’était pas maître de tout supprimer, attendu qu’il n’était pas seul à faire des extraits». C’était, en effet, avec cette opération à coups de ciseaux qu’on alimentait de nouvelles la curiosité publique. Et, tout en constatant que le Maréchal de Noailles n’était pas étranger à ce débordement de malignité, Mme de Tencin concluait une fois de plus à la nécessité d’en finir avec Maurepas: car le lieutenant de police Marville tremblait devant lui, son supérieur hiérarchique. Et le renvoi de cette créature d’un ministre, tombé lui-même en disgrâce, permettrait de lui donner pour successeur un certain Chaban, premier commis de la police, tout dévoué au parti des Tencin[277].

[277] Correspondance du Cl de Tencin, de Mme de Tencin, 1790, passim.

Pendant que ces maîtres intrigants discutaient les moyens de s’assurer sans conteste le pouvoir, les événements se précipitaient sur le théâtre de la guerre. Le 1er juillet, le prince Charles, justifiant les prévisions de Frédéric II, franchissait le Rhin, sans que le Maréchal de Coigny lui opposât la moindre résistance, et pénétrait en Alsace qu’il saccageait à la manière allemande. En conséquence, le roi partait, le 19, pour Metz[278]; et Richelieu recevait l’ordre de l’y rejoindre. Il s’arrêta quelques heures à Paris, où le marquis d’Argenson, l’auteur des Mémoires, put causer avec lui, d’autant plus que, par un de ces jeux de bascule politique alors si fréquents, son frère le ministre était devenu l’ennemi juré de Noailles, partant le grand ami de Richelieu. Le duc, «avec sa vivacité ordinaire» (le mot de volubilité n’appartenait pas encore à la langue française) débita au marquis tout un système de politique extérieure reposant sur l’alliance espagnole, alors franchement offerte par Philippe V et par sa femme Élisabeth Farnèse, alliance que devait sanctionner le prochain mariage de la seconde fille du roi d’Espagne avec le Dauphin. On ne pouvait compter, malgré les succès du prince de Conti, sur un traité avec le roi de Sardaigne que soutenait l’Angleterre; et d’Argenson disant à son interlocuteur, pour le flatter, qu’il ramènerait d’Espagne, avec la princesse, une paix glorieuse, Richelieu estimait que la paix en question dépendrait d’autres causes. Toutefois les victoires de la France autorisaient les prétentions de l’Espagne en Italie; et, d’autre part, le prince Charles courait au devant d’un désastre.

[278] Le Maréchal de Schmettau était venu lui annoncer l’entrée prochaine de Frédéric II en Bohême, conformément au traité secret du 5 avril, notent les Mémoires authentiques qui ajoutent: «M. de Richelieu entendit un grand seigneur, plus grand sot encore, (le duc de La Rochefoucauld) dire avec confiance: Il faudrait couper le cou à celui qui a fait et signé un pareil traité avec le roi de Prusse, parce que cela rendra la paix infaisable.»

Ces graves déclarations s’accompagnaient de l’aveu, plus ou moins discret, «d’aventures galantes tenant une grande place» dans les nombreuses affaires que le duc devait mettre à jour avant son départ[279]. Et d’Argenson, ce terrible misanthrope, profite de la pose que vient de lui donner, à son insu, un homme «possédé du désir d’entrer au conseil... et de parvenir au commandement des armées...», pour tracer le croquis de «sa légèreté, de sa précipitation et de son étourderie...». Richelieu «croit plus à la puissance de la séduction qu’à celle de la vertu». Il a «assez d’expérience et de sagacité pour bien démêler les hommes; mais il en veut plus à leurs faibles qu’à leurs bonnes qualités. Il méprise les ministres, mais se garde de les blesser; son humeur satirique perce quand même, il est craint et détesté... Son amour des voluptés aspire plus à l’ostentation qu’aux véritables délices.» Il est «prodigue sans magnificence et sans générosité... il a de l’habileté et du désordre... Il n’est pas assez heureux pour posséder un ami..., il est franc par étourderie, méfiant par mépris des hommes, désobligeant par insensibilité... Vieux papillon, enfariné de politique[280]...»

[279] Mémoires d’Argenson, t. IV, p. 104.

[280] Ibid., p. 211 et suiv.