Il est vrai que Richelieu touchait alors à la cinquantaine.

Quand il retrouva le roi à Metz, le prince, la favorite, les grandes dames et les seigneurs qui composaient sa suite, étaient—qu’on nous passe le mot—fourbus de plaisirs. Mme de Châteauroux avait eu, chemin faisant, une indisposition fort sérieuse. Louis XV, au milieu des fêtes et des festins qui marquaient chacune de ses étapes, commençait à se plaindre d’une lassitude intolérable.

Le 6 août, il fut pris d’un frisson de fièvre.

Il s’alitait le 7. On n’a jamais pu définir exactement la nature de son mal. Fut-ce simplement une fièvre muqueuse, ou plutôt une typhoïde? Richelieu opinait pour un embarras gastrique, à la suite d’une indigestion et d’un «coup de soleil». Cette hypothèse était fort admissible, Louis XV étant un gros mangeur et sujet, comme d’ailleurs tous les princes de sa race, à de fréquentes et copieuses indigestions.

Chicoyneau et La Peyronie[281], l’un médecin, l’autre chirurgien du roi et particulièrement dévoué à Mme de Châteauroux, ne crurent pas d’abord à un danger immédiat. Mais bientôt l’aggravation du mal les trouva hésitants, inquiets, troublés, soit qu’ils fussent impuissants à fixer leur diagnostic, soit que le sentiment de leur responsabilité les privât de leur sang-froid.

[281] Les Mémoires authentiques disent pourtant de lui: «La Peyronie était livré depuis longtemps à MM.... il avait pour porteur de paroles L(a) R(ochefoucauld) qui était fort sot, mais insolent... Il n’y avait pas moyen de l’éviter.» La Rochefoucauld était grand-maître de la garde-robe.

Par contre, Richelieu et les deux duchesses avaient gardé toute leur présence d’esprit. Ils s’étaient enfermés avec le roi, et, du 8 au 13 août, le soignèrent, aidés de valets de chambre et de divers subalternes. De ce fait, les sacro-saintes lois de l’étiquette étaient gravement lésées. Les grands dignitaires ne pouvaient plus remplir leurs charges. Et, d’autre part, la fièvre redoublant, Louis XV, qui, toute sa vie, eut la terreur de la mort et de... l’enfer, s’effrayait de ne pas recevoir les secours de la religion.

Richelieu prétendit depuis que les prêtres avaient exagéré l’état du royal patient pour devenir plus vite les maîtres de la situation. Il n’ignorait pas que s’ils y parvenaient, c’était la disgrâce immédiate pour Mme de Châteauroux—et pour lui, par contre-coup. Aussi se confondait-il en politesses, en attentions délicates, en cajoleries même auprès du Père Pérusseau, le confesseur du roi, afin de l’amener à une neutralité bienveillante. Mais le jésuite restait inflexiblement muet, quand Mme de Châteauroux lui demandait: «Serai-je renvoyée?»

Malgré l’opposition de La Peyronie, l’évêque de Soissons, l’intolérant et fougueux Fitz-James, sollicitait instamment Louis XV de faire appeler le P. Pérusseau; et bien que la visite épiscopale eût fort agité le roi, le duc de Bouillon, grand-chambellan, estimait que le prélat avait rempli son devoir. Richelieu eut l’intuition du danger qui le menaçait. Il vint annoncer aux princes du sang, aux premiers dignitaires de la couronne et à leurs partisans, que «le roi ne voulait plus leur donner l’ordre». Le duc de Bouillon lui répondit que, du moment «qu’il fallait prendre l’ordre de Vignerot», il se retirait. Et, le comte de Clermont, enfonçant du pied un battant de la porte, cria brutalement à Richelieu:

—«Quoi! un valet tel que toi refusera l’entrée au plus proche parent de ton maître[282]