Le cardinal de Tencin fut moins éprouvé, d’autant qu’avec sa méfiance coutumière, il avait joué un jeu plus serré; il se retira à son heure, répétant ce qu’il écrivait à sa sœur, «qu’il serait bien fâché de laisser ses os à la Cour».

Cependant, la mort de Mme de Châteauroux donnait à Richelieu des tracas autrement graves que ceux d’un calcul déçu. Il tremblait que le roi, procédant pour sa dernière maîtresse, comme il l’avait fait pour Mme de Vintimille, n’ordonnât qu’on lui apportât les portefeuilles de la défunte: mesure politique en usage, le lendemain d’un décès de ministre ou d’ambassadeur, mais que Louis XV pouvait appliquer, par manière de curiosité jalouse, aux papiers de ses favorites. Plus d’une fois, Richelieu avait indiqué, par écrit, à Mme de Châteauroux, la marche à suivre, pour gouverner un roi dont il connaissait et dépeignait si bien toutes les faiblesses. Ignorait-il donc que Maurepas avait déjà fait saisir par le Cabinet noir, pour les montrer au prince, des lettres où se dévoilaient les artifices de l’intrigue amoureuse nouée par un trop complaisant serviteur? Louis XV ne s’en était pas offusqué. D’ailleurs, Richelieu ne tarda pas à être rassuré: le roi s’était abstenu de toute indiscrétion[297].

[297] Soulavie a dramatisé, de façon grotesque, la terreur de Richelieu: «Il se mit à genoux, dit-il, dans son cabinet, devant l’Être Suprême, pour lui demander la conservation de ces portefeuilles.» Ce n’est plus Richelieu, c’est le prêtre défroqué, le partisan de Robespierre qui parle (Mém. de Richelieu, t. VI, p. 81). Et Mme Gacon-Dufour, qui avait certainement lu le fatras de Soulavie, ajoute dans une note de sa publication des Lettres (apocryphes) de Mme de Châteauroux (t. II, 240): «M. de Richelieu assistait aux messes qu’il faisait dire pour obtenir de Dieu que le portefeuille de Mme de Châteauroux ne tombât pas dans les mains du roi.»

D’autre part, la gazette anonyme, qui termine le Journal de Barbier (édit. in-8o, t. VIII) et que nous avions identifiée en 1897, comme rapports du Chevalier de Mouhy, espion aux gages de la police, dit (18 décembre 1742) qu’on a intercepté une lettre où Richelieu donne des conseils à Mme de la Tournelle, pour qu’elle se maintienne en faveur, et frappe en même temps les meilleurs serviteurs du roi (ceci à l’adresse de Maurepas qui avait partie liée avec Marville, le lieutenant de police).

Mais on put croire, un instant, à la Cour, que le grand favori était définitivement disgrâcié. Lauraguais l’avait remplacé pour aller chercher l’Infante destinée au Dauphin. Et des gens, se disant bien informés, prétendaient que le duc d’Ayen, ayant pris de l’ascendant sur l’esprit du roi, le crédit de Richelieu n’était plus qu’un vain fantôme[298].

[298] Journal inédit du duc de Croÿ (édit. de Grouchy et Cottin, 1906-1907, 4 vol.), t. I, p. 52 (note), décembre 1744.

En effet, comme le remarque Valfons, qui avait à cœur de témoigner à son protecteur toute sa reconnaissance de l’avoir fait nommer aide-major par le Maréchal de Noailles, Richelieu était alors «fort délaissé». Mais Valfons lui restait fidèle; et le duc lui disait, en manière de remerciement: «Votre amitié, toujours honnête, sera récompensée par une confidence ignorée de tous, et dont je vous demande le secret le plus exact. On me croit noyé et je n’ai pas l’eau jusqu’à la cheville[299]

L’événement le prouva bien.

[299] Souvenirs du Marquis de Valfons, 2e édition (Émile-Paul), p. 118.

Quand le premier gentilhomme de la Chambre revint à Versailles, pour s’acquitter des fonctions afférentes à sa charge, il fut accueilli par le maître avec autant d’émotion que d’affabilité[300]; et ce grand ami de Mme de Châteauroux, qui avait montré une si vive affliction de sa perte, s’efforça, paraît-il, de consoler le prince avec l’éclatante beauté de Mme de Flavacourt, mais sans succès! Ce fut la seule fille du marquis de Nesle qui déclina l’honneur de suivre l’exemple donné par ses quatre sœurs.