«Votre ami, M. de Richelieu, est un vrai Bayard. C’est lui qui a donné le conseil, et qui l’a exécuté, de marcher à l’infanterie comme des chasseurs ou des fourrageurs, pêle-mêle, mains baissées, le bras raccourci, maîtres, valets, officiers, cavaliers, infanterie, tous ensemble...» Le Dauphin lui-même, qui pourtant n’aimait pas Richelieu, en fit le plus grand éloge dans ses lettres à la Dauphine. Donc, autant il serait injuste de contester le rôle magistral joué par Maurice de Saxe, presque mourant, à Fontenoy, autant on aurait mauvaise grâce à nier l’heureuse initiative de Richelieu, en présence de l’ennemi chassant devant lui les bataillons français disloqués. Par malheur, Voltaire, en maladroit ami, enfla tellement le panégyrique de son «héros», au détriment du Maréchal de Saxe, que l’opinion publique protesta; et, la jalousie s’en mêlant, on refusa bientôt à Richelieu le bénéfice de sa géniale inspiration. Certains prétendirent que la manœuvre du canon lui avait été indiquée par Lally[318]; Linguet en fait honneur à Saisseval.
[318] Biographie Michaud (article Durozoir).
Le rapport officiel du comte de Saxe avait amoindri le rôle de Richelieu, en passant sous silence la manœuvre du canon. Or, le duc, justement offensé, fit insérer la rectification suivante aux Archives historiques du dépôt de la guerre, où l’a retrouvée M. Bittard des Portes:
«On sait avec certitude qu’au moment où l’affaire était si désespérée, que l’on sollicitait le Roi de se retirer et de passer l’Escaut, M. de Richelieu, voyant avec plus de sang-froid et ne jugeant pas que l’affaire fût sans ressources, courut aux pieds du roi et conjura Sa Majesté non seulement de ne pas abandonner le champ de bataille, mais aussi de lui promettre de faire, de concert avec quelques officiers généraux, aussi illustres par leur naissance que recommandables par leur zèle et par leur valeur, un dernier effort. Le Roi ne céda qu’après des instances réitérées de sa part et avec feu. Ce fut alors que la maison du roi, la gendarmerie et les carabiniers conduits par lui, ainsi qu’il est rapporté dans les relations, firent une charge si vigoureuse que les ennemis furent enfoncés et entièrement renversés, et, par leur fuite, la journée devint aussi glorieuse qu’elle eût été funeste aux armes du roi, si M. de Richelieu n’eût rétabli par sa manœuvre, son audace et son exemple, une bataille qu’on regardait comme perdue.»
Le roi cependant ne s’y trompait pas. Jamais il n’avait été aussi familier, ni aussi affectueux avec son aide de camp. «La chambre de celui-ci, mentionne le Journal de Luynes, est près de celle du roi. Dès que le roi est levé, il y entre, M. de Richelieu étant encore dans son lit et à peine éveillé; il y demeure trois quarts d’heure ou une heure... Ordinairement, dès que le roi est hors de table, il entre encore chez M. de Richelieu pour voir la compagnie qui y dîne. Il s’asseoit quelquefois auprès de la table et fait la conversation. M. d’Argenson (de la guerre) parle sur M. de Richelieu dans des termes, et M. de Richelieu, de son côté, sur M. d’Argenson, à pouvoir faire juger qu’il y a entre eux une grande liaison[319].»
[319] Journal de Luynes, t. VI, p. 485, juin 1745.—Il faut rapprocher de ce récit l’anecdote que les Souvenirs de deux anciens militaires, par Fortia de Piles (pp. 65 et suiv.), mettent dans la bouche de Richelieu, alors que le succès inespéré de Fontenoy avait redoublé l’amitié du roi pour le duc. La charge de colonel des gardes était vacante. Mme de Pompadour la demandait pour le Maréchal de Biron, Louis XV voulait la donner à son favori: «J’étais sûr, disait celui-ci, de déplaire au roi, si je refusais et de me brouiller avec sa maîtresse, si j’acceptais... Je mis toute mon adresse à ce que le roi ne me l’offrît pas... Il était assis sur mon lit, dans ma tente... il me regardait d’un air embarrassé, remuait les lèvres, les mordait. Je ne le mis pas sur la voie et Biron eut le régiment.»
Est-ce malice? Est-ce naïveté de la part de Luynes? Toujours est-il, comme il le note d’ailleurs, que Richelieu «tenait un grand état». Récemment encore, il avait traité, avec un faste inouï, le Parlement de Paris, qui était venu féliciter le roi de ses victoires.
Son service auprès de Louis XV ne l’absorbait pas tellement qu’il en négligeât ses fonctions de premier gentilhomme de la Chambre à Versailles. Il les prenait au contraire tellement à cœur qu’il faillit, à propos d’un manquement à l’étiquette, provoquer un conflit entre le roi et la reine.
La reine Marie Lesczinska, après la prise de Tournai, avait donné l’ordre à l’abbé Blanchard de chanter immédiatement un Te Deum[320], sans préjudice de celui que le surintendant de la musique devait faire exécuter plus tard, «en grande cérémonie», dans la chapelle du château.
[320] Destouches reconnut qu’il lui eût été impossible de faire exécuter «sur-le-champ» son Te Deum (Journal de Luynes).