L’irruption, romanesque, de Mme Le Normant d’Etioles dans la vie du roi, n’avait pas autrement surpris, ni inquiété le duc de Richelieu. Dans sa pensée, le caprice de Louis XV pour cette petite bourgeoise ne devait tirer à conséquence, bien que la femme fût délicieuse sous les futaies ensoleillées de la forêt de Sénart, ou sous le scintillement des lustres de l’Hôtel-de-Ville: il restait entendu que Sa Majesté ne pouvait avoir, comme maîtresse reconnue, qu’une grande dame. Aussi, quelques jours avant son départ pour l’armée, l’indulgent Richelieu avait-il très volontiers soupé chez le roi, avec Mme d’Etioles, en compagnie des ducs d’Ayen et de Boufflers, de la marquise de Bellefonds et de la duchesse de Lauraguais[330].
[330] Campardon: Mme de Pompadour et la Cour de Louis XV (1867), p. 13.
Mais, après Fontenoy, la fantaisie royale était devenue de la passion et menaçait de tourner au véritable amour, grâce à l’habileté de la jeune femme, qui n’avait pas eu besoin, comme Mme de Châteauroux, de l’intervention du favori pour passer au rang de favorite.
Cependant, le 9 septembre 1745, Richelieu, de retour de Gand, avait cru politique de lui témoigner des égards, lorsque, au souper donné à l’Hôtel-de-Ville, pour la réception du roi, souper où elle n’avait pu assister, puisqu’elle n’était pas encore «présentée», elle avait dû être servie, avec d’autres convives, dans un des salons de l’étage supérieur. Le duc n’avait pas été un des moins assidus à «monter» la complimenter et lui rendre compte de la fête[331].
[331] Campardon: Mme de Pompadour et la Cour de Louis XV (1867), p. 64.—Journal de Luynes, t. VII, p. 55.
Quelques jours après, elle était «nommée» marquise de Pompadour et «présentée» sous ce titre. Aussitôt Voltaire, l’adorateur de tous les astres naissants, avait paru ébloui par l’éclat de celui-ci. N’avait-il pas déjà écrit à son «héros»—un nom qu’il répète à satiété—pour lui demander sa protection active et continue auprès de Mme de Pompadour, en raison de la bienveillance dont elle avait honoré le poète de Cour? Or, Richelieu, en malicieux critique, lui avait simplement dit d’une pièce de Voltaire: «Je ne suis pas trop content de son acte.» «J’aimerais bien mieux, ajoutait l’auteur de Fontenoy, qu’elle sût par vous combien ses bontés me pénètrent de reconnaissance et à quel point je vous fais son éloge.» Trois mois après (septembre 1745), il commence une antienne dont il fatiguera désormais les oreilles du premier gentilhomme de la Chambre: il le priera d’inscrire son répertoire sur le programme des spectacles de la Cour à Fontainebleau: «Je ne veux paraître, disait-il, que sous vos auspices.»
Avec une exagération plus marquée encore, il félicitait, en octobre, Richelieu désigné pour le commandement en chef du corps d’armée, qui devait s’embarquer à Dunkerque et descendre sur la côte d’Écosse, où il trouverait le Prétendant dont il appuierait, de son épée, les revendications:
«Je vous verrai faisant un roi et rendant le vôtre l’arbitre de l’Europe. Ma destinée sera d’être, si je le peux, l’Homère de cet Achille qui a quitté Briséïs pour aller renverser un trône.»
En effet, sans perdre de vue la prodigieuse fortune de la Marquise, Richelieu avait de plus instantes préoccupations, c’est-à-dire son expédition contre l’Angleterre, qu’il entreprenait, à l’entendre, dans le but le plus désintéressé; il disait hautement qu’il ne voulait pas être Maréchal de France[332]. Mais l’opinion publique n’était pas la dupe du bon apôtre; et les gazettes étrangères représentaient à l’envi le généralissime comme un barbet, à qui l’on fait passer l’eau pour rapporter un bâton[333]. Les préparatifs accusaient cependant un effort de réelle importance. Maurepas en parlait sérieusement dans sa correspondance avec l’archevêque de Bourges; il fixait à douze mille le nombre des soldats qui devaient accompagner Richelieu[334].
[332] Journal de Luynes, t. VII, p. 127.