L’aventure de Richelieu et de Mme de la Pouplinière. — Le fermier général et sa femme rue Richelieu et à Passy. — Le Maréchal est un familier de la maison; il y rencontre J.-J. Rousseau qu’il traite de compositeur génial. — La «calote» de Roy. — Lettres anonymes. — La Pouplinière fait surveiller sa femme et la brutalise indignement. — Correspondance amoureuse. — Comment La Pouplinière découvre, avec Vaucanson, la plaque tournante d’une cheminée servant de communication aux deux amants. — Chassée par son mari, Mme de la Pouplinière meurt d’un cancer. — Le jouet du jour. — Une malice de Mme de Pompadour.

La liaison de Richelieu avec Mme de La Pouplinière durait depuis plusieurs années, que le mari, donnant ainsi raison à un dicton célèbre, était encore à s’en apercevoir.

Soit dans son hôtel de la rue de Richelieu[372] qui faisait face à la Bibliothèque du roi, soit dans la belle maison de Passy que lui avaient louée les héritiers du financier Samuel Bernard, le fermier général Le Riche de La Pouplinière, amateur éclairé des lettres et des arts, Mécène fastueux et magnifique, s’estimait très honoré des témoignages d’amitié que lui prodiguait un des plus grands seigneurs de la Cour[373]. Sa maîtresse, qu’il avait épousée, et qui était fille de la comédienne Mimi Dancourt, n’était pas moins fière de se voir adulée et courtisée par un homme, encore la coqueluche des marquises et des duchesses, un Richelieu qu’avaient su conquérir ses yeux noirs, si brillants, où le pinceau de La Tour a saisi et fixé comme un nuage de langueur. C’était une brune, à la fois impétueuse et romanesque, qui se plaisait à courir par les halliers, les cheveux au vent, habillée en Diane chasseresse.

[372] Actuellement le no 59 de la rue (Cucuel: La Pouplinière, 1913).

[373] D’après Montbarey (Mémoires, t. I, p. 107) c’était l’ardent désir qu’avait La Pouplinière de faire représenter ses œuvres, qui l’avait incité à solliciter l’intimité de Richelieu, «plus dangereux par sa réputation que par ses qualités personnelles».

Les fréquentes apparitions du premier gentilhomme de la Chambre chez le fermier général, avant le départ pour l’armée ou après le retour du Languedoc, pouvaient s’expliquer par le soin minutieux qu’apportait le courtisan, soucieux de remplir les devoirs de sa charge, à se tenir au courant des hommes et des choses de théâtre, auxquels La Pouplinière, tout le premier, prenait un si vif intérêt.

C’est ainsi que Richelieu avait assisté aux concerts et aux représentations de Passy, qu’il en avait connu les fournisseurs et les interprètes. Le musicien Rameau était l’oracle de la maison: il «y faisait la pluie et le beau temps». Mais Richelieu supportait difficilement les sautes d’humeur de ce compositeur fantasque, qui lui avait déjà donné tant de tablature avec la Princesse de Navarre. Il témoignait, au contraire, d’une sympathie très marquée pour Jean-Jacques Rousseau, dont il avait voulu entendre, à Passy, les Muses rivales, un «opéra» qui l’avait enthousiasmé[374]. Aussi, malgré que le Génevois déplût fort à la capricieuse Mme de La Pouplinière, Richelieu, confiant dans le «génie» de son nouveau protégé, lui avait-il proposé de remanier le livret et la partition de la Princesse de Navarre, devenue les Fêtes de Ramire, à défaut des deux auteurs occupés au Temple de la Gloire. Rousseau avait demandé son consentement à Voltaire[375] qui le lui avait accordé dans les termes les plus flatteurs: il s’était dispensé de la même démarche auprès de Rameau, hostile et jaloux. Il toucha fort peu au poème, mais écrivit, entr’autres morceaux de musique, une ouverture et un récitatif «bien accentué, plein d’énergie et surtout excellemment modulé»[376]. Lorsqu’il fit entendre la nouvelle partition chez le fermier général, la dame du logis, toujours prévenue contre le compositeur qui, d’ailleurs, manquait absolument de technique, se plaignit avec aigreur de cette «musique d’enterrement». A quoi Rousseau répliqua en montrant le premier vers du poème:

O mort, viens terminer les malheurs de ma vie!

[374] Jean-Jacques Rousseau: Confessions (édition Didot, 1844), partie II, livre 7, pp. 313 et suiv.; Desnoiresterres: Vie de Voltaire, t. III, p. 41: «M. Rousseau, avait dit Richelieu à Jean-Jacques, voilà de l’harmonie qui transporte; je n’ai jamais rien entendu de plus beau, je veux faire donner cet ouvrage à Versailles.» Il est vrai que, le lendemain, Richelieu avait oublié ses promesses de la veille; c’était du moins Mme de la Pouplinière qui l’avait déclaré à Jean-Jacques, alors que celui-ci prétend absolument le contraire: «M. le duc arriva peu après et me tint un tout autre langage».

[375] Cette lettre (en original ou en copie) se trouve, datée du 11 décembre 1745, dans le t. VI (p. 54) des pièces manuscrites de ou sur Voltaire que possède la Bibliothèque de la Ville de Paris.