Mais quand le dernier convive fut parti, La Pouplinière s’élança sur sa femme; et, la jetant d’un soufflet à terre, il la trépigna si rudement sur le corps, et plus encore à la tête, qu’il fallut «la saigner trois fois le lendemain et deux autres fois vingt-quatre heures après[381]». Il fut même «question de la trépaner».

[381] M. Campardon établit, dans La Cheminée de Mme de la Pouplinière, d’après des documents d’Archives, qu’en avril 1746, la jeune femme avait mandé à son hôtel un Commissaire du Châtelet, pour lui faire constater sur elle des contusions et des blessures, suites des voies de fait qu’elle attribuait à la brutalité maritale; mais elle ne donnait pas le motif de tels sévices.

Chez La Pouplinière, la vanité de l’homme était plus atteinte encore que l’honneur du mari. Lui qui tirait argument de la tenue, plutôt «négligée» de la femme, pour conclure à la fidélité de l’épouse et qui brocardait volontiers les maris malheureux, artisans de leur propre infortune, parce qu’ils ne «savaient pas être les maîtres chez eux», il allait donc prendre place, à son tour, dans cette légendaire confrérie.

Avant de rouer de coups Mme de La Pouplinière, il avait giflé une «amie et confidente» de sa femme, qui l’avait ramenée de son expédition amoureuse et qui «n’avait pas demandé son reste», pour aller prévenir de ce fâcheux dénouement Richelieu; et celui-ci avait tout aussitôt dépêché au jaloux la duchesse de Boufflers, afin «de l’adoucir et de lui faire en même temps des remontrances!!» La démarche était quelque peu osée. Et La Pouplinière déclara à la grande dame, comme il l’avait déjà «dit et redit» à ses entours, que «dans quarante jours, lorsque sa femme serait guérie, il lui en ferait tout autant.»

Entre temps Richelieu avait dû partir pour l’armée. Il avait quitté Paris dans «un état» voisin du «désespoir». Ses amis disaient que sa passion pour «la pauvre battue» était la seule «sérieuse» qu’il avait jamais eue de sa vie; et Mme de La Pouplinière l’aimait de même, «malgré les rides qui couvrent le visage de Richelieu et le dessèchement de tout son corps qui lui fait paraître soixante-dix ans».

Néanmoins, cet intrépide amoureux n’entendit pas renoncer à sa brillante conquête, mais il jugea prudent de s’assurer un asile discret, inconnu de tous, qui abriterait ses amours, loin des regards curieux et des méchants propos. Se rappelant un bon tour de sa jeunesse, qui lui avait permis de voir Mlle de Valois, à l’insu même de la gouvernante de cette princesse, le duc fit louer, moyennant 2.400 livres, une maison contiguë à l’hôtel que La Pouplinière occupait rue Richelieu; et bientôt une communication s’établissait entre les deux immeubles, par la plaque d’une cheminée, qui s’ouvrait, comme une porte, d’une chambre de Mme de la Pouplinière sur l’appartement voisin. Collé indique dans son Journal[382] la disposition du mécanisme: du côté Richelieu, «la plaque était couverte par une glace posée sur la cheminée plus basse de quatre pieds que la cheminée»; côté La Pouplinière «cette glace s’ouvrait à secret».

[382] Collé: Journal (1868, 3 vol.), t. I, pp. 25 et suiv. novembre 1748.—C’était un certain Berger (le directeur de l’Opéra?), qui avait loué nominativement la maison.—Voir dans l’opuscule de Campardon, les détails sur le percement du mur, le procès avec les propriétaires, etc...

Les visites de l’amant étaient fatalement intermittentes: la nécessité de sa présence à Versailles ou à Choisy, ses obligations comme soldat, comme gouverneur de province, comme ambassadeur et, faut-il le dire, le souci d’autres intrigues amoureuses éloignaient cet homme si occupé, et cependant toujours infatigable, d’une maîtresse qui l’adorait. Mme de La Pouplinière, impatiente de tant d’obstacles, cherchait à tromper les ennuis de l’attente, ou les tristesses de l’absence, par de longues lettres à l’adresse du bien-aimé, lettres où la passion la plus vive et, apparemment la plus sincère, éclate en ces menus et jolis détails, en ces tendres et délicats aveux, en cet exquis déshabillé du style qu’on rencontre parfois chez les épistolières du XVIIIe siècle. La correspondance de Mme de La Pouplinière—un modèle du genre—est quelque peu éparpillée, mais elle est presque toujours intéressante, comme tranche (qu’on nous passe le réalisme de l’expression) de cœur féminin. Les lettres dont nous publions ici quelques passages, furent écrites pendant que Richelieu était retenu en Italie par le siège de Gênes:

... «Je crains que mes lettres volumineuses ne vous aient ennuyé; vous me dites qu’elles font votre bonheur, mais cela est si faible, si peu répété, détaillé; vous ne répondez qu’à des articles dont je ne me soucie guère, et que je vous ai plutôt mandés pour avoir une coupure à faire. C’est mon seul plaisir de vous écrire, de penser que vous me lirez, que je suis dans vos mains, que je vous occupe de moi forcément pendant une heure, sauf les distractions, mais aussi vous me lisez; cela seul me ferait copier des gazettes, si je ne pouvais vous écrire autre chose; et l’extrême confiance que j’ai en vous me fait vous écrire jusqu’à des bêtises... Ainsi, mon cœur, que mes nouvelles, mes projets, même mes craintes ne vous fassent aucune impression que comme des rêveries de mon imagination...

... «Je vous aime, mon cœur, à la folie: il n’y a rien que je n’entreprisse pour vous le prouver et en mériter autant de vous... Et je vous désire avec une violence, que, si je devais vous voir ce soir, cela me paraîtrait un siècle, fussiez-vous de l’autre côté de la bergère...