Mais, lui aussi, Richelieu, est «taxé de grande étourderie[404]»; et, malgré toutes les concessions qu’il a pu faire, il n’est pas encore parvenu au but de ses désirs, à ce poste de premier ministre dont «il se croit la capacité». L’année touche à sa fin; et dans l’espoir d’une nomination imminente, il retarde de jour en jour, d’heure en heure, son départ pour les États[405]. Enfin, il se décide, le 20 janvier 1750, à quitter Versailles. La stérilité de ses efforts l’a rendu maussade; et cependant il a hâte de regagner la Cour; il ne veut rester en Languedoc, afin d’y recevoir l’infante Antoinette, dont le passage est annoncé pour le mois de mars ou d’avril, que si on lui promet la Toison d’Or. En attendant, il est entré en conflit avec les États qui refusent l’impôt du vingtième, Richelieu n’ayant su leur donner l’assurance que la province conserverait ses privilèges; et on blâme sa conduite à la Cour parce qu’il a souffert les remontrances des États. Mais bientôt il a rompu avec eux: il l’écrit à Versailles et demande qu’on le rappelle; or les États lui donnent pleins pouvoirs pour terminer l’affaire du vingtième et des privilèges; car il est «aimé et adoré de toute la province»; et quand, de retour à Versailles, en avril, il reparaît, le lendemain, à Choisy, il se présente «tête haute» et fort bien accueilli par le roi[406].

[404] D’Argenson: Mémoires, t. VI, p. 86.

[405] [406] Mémoires d’Argenson, t. VI, passim.

Pendant son absence, ses adversaires n’étaient pas restés inactifs. Huit jours après son départ, le théâtre de Mme de Pompadour avait représenté le Préjugé à la mode, qui datait de 1735 et dans laquelle l’auteur La Chaussée montrait «un mari amoureux de sa femme, mais qui n’osait faire paraître ces sentiments, parce que l’amour conjugal est devenu un ridicule dans le monde[407]...».

[407] Journal de Luynes, t. X, p. 403.

«M. de Richelieu d’aujourd’hui, qui était le héros de son temps pour la galanterie, est, en quelque manière, ajoute le Journal de Luynes, le premier qui ait donné occasion à cette comédie. Sa première femme (Mlle de Sansac) n’était rien moins que jolie. Elle l’aimait, mais il ne pouvait la souffrir; et de là il s’est établi parmi la jeunesse brillante que c’était un ridicule d’aimer sa femme.

«M. de Melun pensait différemment... Nous avons vu depuis M. de la Trémoïlle se conduire de même avec sa femme (une Bouillon) qu’il aimait passionnément.

«Tous ces caractères différents ont été vraisemblablement le modèle de ceux que La Chaussée a peints dans cette comédie. Le ridicule que l’on y voit donner à l’amour conjugal a fait naître quelques réflexions sur la présence de la reine à un spectacle, où Mme de Pompadour joue avec toutes les grâces et toute l’expression qu’on peut désirer.»

C’était, en effet, une énorme bévue que d’avoir produit devant la reine le Préjugé à la mode; et la responsabilité pouvait en retomber sur Richelieu qui, même absent, était censé l’ordonnateur de ces représentations, en réalité dirigées par La Vallière.

L’Histoire ne dit pas comment le Maréchal prit la chose. On remarqua seulement, à son retour, son étonnement peu dissimulé, lorsqu’il fut informé de la grande faveur dont jouissait le contrôleur général, Machault, un protégé de la Marquise. Mais on nota en même temps qu’il était plus poli et moins hautain: à peine «osait-il parler au roi en particulier»; encore le prince semblait-il se dérober à ces entretiens. Décidément (et c’est toujours d’Argenson qui enregistre ces échos de la Cour) «on ne trouvait plus rien au Maréchal de ce qui peut faire un ministre» (juillet 1750). Et Richelieu, de dépit, s’en allait bouder, au mois d’octobre, dans son château de Touraine.