Il était alors en correspondance avec un autre mécontent, Voltaire, qui lui avait écrit, dans le courant d’août, une lettre fort longue et fort importante pour sa biographie, lettre datée de Berlin, où il était l’hôte, choyé, de Frédéric dont il faisait le plus pompeux éloge. Louis XV et Mme de Pompadour lui reprochaient vivement cette «désertion». Richelieu l’en avait avisé. Mais Voltaire estimait que l’indifférence du roi et de la Marquise à son égard justifiait «la clef d’or, la croix et la pension de 20.000 francs» qu’il avait acceptés de Frédéric, à la grande indignation de son «héros». Il rappelait à celui-ci toutes les persécutions qui l’avaient accueilli en France et qui l’avaient réduit à son exil volontaire, alors qu’il aurait voulu passer le reste de sa vie à Richelieu, auprès du maître de ce beau domaine. En 1736, le théatin Boyer l’avait forcé à se réfugier en Hollande, à cause de l’inoffensive plaisanterie du Mondain, badinage poétique que le garde des sceaux poursuivit avec le dernier acharnement, à l’instigation de cette «vieille mie» qu’on appelait le cardinal Fleury. Voltaire pouvait déjà se retirer en Prusse; mais il avait juré de ne jamais quitter Mme du Châtelet, dont la mort seule l’avait séparé.

Pendant qu’il était à Lunéville, le roi Stanislas avait composé le Philosophe Chrétien, et fait tenir le manuscrit à sa fille. La reine le lui retourna, en lui disant que c’était l’œuvre d’un athée, que Voltaire en était sans nul doute l’auteur et qu’il «pervertissait», de concert avec Mme du Châtelet, le roi Stanislas, pour l’ «étourdir» sur sa liaison avec Mme de Boufflers. Le Dauphin avait été fâcheusement impressionné, lui aussi, sur le compte de Voltaire; et les gens de lettres ne cessaient d’être hostiles au philosophe.

Évidemment, dans cette interminable épître, le commensal du roi de Prusse semble atteint du délire de la persécution; c’est, d’ailleurs, une note que cet esprit, cependant si solide, fait volontiers entendre; mais, peut-être aussi, exagère-t-il, avec intention, son état de nervosité, pour prier Richelieu, et avec quelle insistance, de plaider sa cause auprès de Mme de Pompadour. Lui qui a fait nommer Voltaire gentilhomme ordinaire et historiographe du roi, saurait représenter à la Marquise que les ennemis de son protégé sont les ennemis de la favorite; il lui dirait «tout l’attachement» de l’absent pour elle, et «qu’elle seule pourrait lui faire quitter le roi de Prusse».

Comme on voit, Richelieu s’était bien gardé d’apprendre à Voltaire ses déceptions et ses rancœurs; lui répondit-il de ce château, que son correspondant eût si allègrement adopté pour Thébaïde, combien son intervention auprès de Mme de Pompadour aurait peu de chances de succès? Mais un courtisan convient-il jamais de la baisse de son crédit?

L’éloignement et la solitude ne parvinrent pas à cicatriser les plaies de cet orgueil ulcéré. Richelieu revint à Versailles, en janvier 1751, aussi aigri, aussi amer qu’il en était parti, et prit bientôt une attitude de frondeur. Le marin Mahé de la Bourdonnais, embastillé, comme prévaricateur, sur la dénonciation, inexacte, de Dupleix, venait de publier un Mémoire pour se disculper des accusations portées contre lui. Richelieu, chez qui la sensibilité n’avait pas perdu tous ses droits, s’émut d’une telle injustice et s’emporta jusqu’à dire, devant Louis XV et devant la Marquise, qu’un de ces jours «cet accusé innocent commanderait une des escadres du roi». Mme de Pompadour se montra fort irritée du propos; car elle était liée d’amitié avec les Dupleix et les Bacquencourt.

A deux mois de là, Richelieu, dans un cercle d’environ quinze personnes, passait au crible de la critique le dernier traité d’Aix-la-Chapelle: c’était, prétendait-il, «un chef-d’œuvre de stupidité, s’il ne l’était de corruption[408]».

[408] Mémoires d’Argenson, t. VI, 30 mars 1751.—Tout le monde désirait la paix; et personne ne fut autrement satisfait de ce traité, devenu définitif le 18 octobre 1748, sauf peut-être la Hollande, qui râlait déjà sous l’étreinte implacable de Maurice de Saxe. Cette guerre avait mis en feu presque toute l’Europe; elle fut plus particulièrement sanglante et ruineuse pour la France qui n’en devait tirer aucun avantage.

Enfin, dans la nuit du 25 au 26 avril, en sortant de souper, il était venu, flanqué de Cury, l’intendant des Menus, faire abattre les six «petites loges à quatre places», récemment construites par les soins des Comédiens français «dans l’enfoncement de la première coulisse de chaque côté du théâtre». Le duc de Chartres les avait retenues, pour son usage personnel, à La Vallière. Mais Richelieu, toujours prévenu contre cet ami de la Marquise, qu’il accusait d’empiéter sans cesse sur ses fonctions, répliqua par le... coup de théâtre qui lui valut les brocards et les huées du public parisien. On l’affubla du sobriquet de Jacques Desloges; et le lendemain, dans le foyer de la Comédie, Saint-Foix, cet auteur qui maniait l’épée aussi bien que la plume, déclarait le Maréchal de Richelieu plus diligent que le Maréchal de Löwendahl, car celui-ci n’avait enlevé Berg-op-Zoom qu’entre 4 et 5 heures du matin[409].

[409] Collé: Journal, t. I, pp. 309 et suiv.

Collé, qui relate l’anecdote, en profite pour se plaindre, avec raison, mais dans la note acrimonieuse dont il est coutumier, de la tyrannie des premiers gentilshommes de la Chambre, dont la mission devrait uniquement se borner au service du roi et de la Cour.