Louis XV lui-même eut à souffrir de la mauvaise humeur de son ami. La Dauphine venait de lui donner un petit-fils, le duc de Bourgogne. Richelieu s’abstint, non sans affectation, d’«en venir faire sa cour au roi[410]».

[410] Mémoires d’Argenson, t. VII, p. 3, 4 octobre 1751.


CHAPITRE XXII

Voltaire entretient une correspondance plus suivie avec Richelieu: comment il félicite son «héros» de son esprit de tolérance. — Préoccupations de Richelieu en matière de théâtre. — Mme Favart, le Maréchal de Saxe et le Maréchal de Richelieu. — Conflit avec l’archevêque de Paris. — Richelieu fréquente volontiers à l’Académie. — Un incident de séance. — Brouille passagère du Maréchal avec Voltaire. — Élections académiques: nomination du Maréchal de Belle-Isle. — Réforme des statuts académiques. — Intervention de Louis XV contre Piron. — Difficultés de Richelieu avec l’abbé d’Olivet. — Roueries électorales.

Par une coïncidence digne d’être notée, la correspondance, jusqu’alors très espacée, de Voltaire avec Richelieu, devient plus fréquente et plus suivie, depuis l’heure où le Maréchal, en froid avec la Cour, ne fait plus mystère à son adulateur de ses griefs contre elle. Mais, si nous avons les lettres que Voltaire adressait à son «héros», celles qu’il en recevait (et elles étaient encore assez nombreuses) ont disparu, comme tant d’autres documents précieux, des papiers du «Vieux Malade de Ferney». La perte est regrettable; car, bien qu’incorrecte et négligée, le peu de prose—non officielle—qu’on possède de Richelieu, n’est pas dépourvue d’intérêt, d’originalité, ni même d’esprit.

Le Maréchal avait un fonds sérieux d’affection pour Voltaire, qui lui ressemblait (celui-ci l’a souvent écrit), «si fort en laid»; mais cette tendresse était agressive, à la façon de l’amitié de ces hommes illustres qui caressaient leurs familiers en leur pinçant l’oreille jusqu’au sang. Voltaire se plaignait d’ordinaire doucement; mais parfois aussi la griffe léonine emportait le morceau; et la colère du blessé, s’exhalant dans le sein d’amis discrets, traitait le bourreau de «vieille poupée», sans préjudice d’autres aménités du même goût.

Donc, à partir de 1751, et pendant vingt-cinq années consécutives, cette correspondance ne chômera pas, au moins du côté de Voltaire, correspondance trop souvent monotone, car le poète réclame perpétuellement de son grand ami qu’il fasse jouer un peu partout son répertoire tragique, ou bien se répand en lamentations, comme un autre Jean-Jacques, sur les persécutions dont il est accablé. Mais, en revanche, il apporte une contribution importante à la biographie de Richelieu, nous renseigne sur la vie provinciale du gouverneur du Languedoc et de la Guyenne, sur ses goûts littéraires et artistiques, sur sa famille et ses amis.

La lettre du 31 août 1751 est démesurément longue comme celle de 1750. «Vous avez, dit-elle, les mêmes bontés pour mes musulmans que pour vos calvinistes des Cévennes. Dieu vous bénira d’avoir protégé la liberté de conscience. Faire jouer le prophète Mahomet à Paris et laisser prier Dieu en français chez vos montagnards du Languedoc, sont des choses qui m’édifient merveilleusement!»

C’était à peu près la réponse prêtée à Richelieu, quand on s’étonnait à Montpellier qu’il n’adoptât pas les mesures mesquines et vexatoires prescrites par le ministre Saint-Florentin contre les protestants: «Je m’embarrasse fort peu que les hommes prient Dieu à leur manière, pourvu qu’ils ne troublent pas l’ordre public.»