A cette époque où la tolérance n’avait pas encore pris racine dans les sphères gouvernementales, le mot pouvait paraître hardi; et l’on se demande s’il n’était pas un écho des causeries voltairiennes.
La lettre du 31 août rappelle encore les prétendues persécutions (il en était cependant de réelles) exercées contre le philosophe et sur lesquelles il revient toujours si complaisamment; mais il donne une place autrement considérable à son futur Siècle de Louis XIV où, dit-il, aucun contemporain «vivant» n’est nommé, sauf Richelieu et Belle-Isle. C’est une de ses formes de flatterie indirecte à l’adresse du Maréchal: il sait cependant lui plaire bien plus encore, quand il lui écrit: «Vous me dites que vous devenez vieux, vous ne le serez jamais... Vous êtes aussi respectable dans l’amitié que vous avez été charmant dans l’amour.» Mais Richelieu, toujours taquin, avait renouvelé sa question: «Pourquoi êtes-vous en Prusse?» Et Voltaire de reprendre son antienne sur la clef de chambellan, la croix, la pension et surtout «la vie délicieuse» à Berlin, chez Frédéric. Puis aussitôt la contre-partie dont il est facile de saisir le sous-entendu: «Qu’importe à un roi de France un atome de plus ou de moins comme moi?» Et, cette fois, il n’est plus question de ces salamalecs qu’il priait Richelieu de mettre aux pieds de Mme de Pompadour. Il a dû deviner ou apprendre que le «héros» et la favorite étaient en délicatesse.
Mais, pour le courtisan qu’était le Maréchal, l’éloignement, qu’il s’était imposé, d’un foyer d’intrigues *—hier encore son véritable élément—lui semblait le plus cruel des maux. Aussi, pour tromper son ennui et donner libre carrière à ce besoin d’activité, qui était pour lui une seconde nature, se dépensait-il en besognes de toutes sortes, avec plus de fougue que d’esprit de suite, au gré de cette humeur tatillonne, dont les boutades déconcertaient ses plus zélés partisans. Il avait le goût des lettres et des arts: le théâtre surtout avait ses préférences et Voltaire le savait bien, quand il l’entretenait jusqu’à satiété de ses pièces, qu’il lui en soumettait le plan, les scènes et les actes, qu’il lui demandait ses conseils ou sa critique et qu’il finissait par les lui faire jouer à Paris, à Versailles, ou à Fontainebleau. Bien mieux, il en obtenait l’interdiction des parodies de ses tragédies, comme, par exemple, celle de Sémiramis, qui devait être représentée sur le théâtre de la Cour[411].
[411] Lettres de Mme du Châtelet (édition Asse, 1875). Lettre de Cirey, du 13 janvier 1749.
Depuis que Mme de Pompadour s’était improvisée ordonnatrice des spectacles des Petits Appartements, Richelieu s’était rejeté sur les scènes parisiennes qui étaient sous la surveillance des premiers gentilshommes de la Chambre. C’est ainsi qu’il avait eu à connaître des désordres survenus à la Comédie Italienne, après la détention de Mme Favart, victime des persécutions et des violences du Maréchal de Saxe. Ce glorieux soudard n’avait pu pardonner à la sémillante actrice de lui résister. Il l’avait fait suivre, traquer et finalement enlever par l’inspecteur de police Meusnier qui l’avait internée dans un couvent[412]. Les habitués de la Comédie Italienne, dont Mme Favart était pensionnaire, sur la recommandation de Richelieu, avaient attribué l’infortune de l’étoile à la jalousie d’une de ses compagnes, Coraline, et, pour punir celle-ci, avaient monté contre elle une formidable cabale. Dans une lettre qu’il écrivait à Mme Favart, Maurice de Saxe lui représentait Richelieu exaspéré contre elle, le lieutenant de police lui ayant affirmé qu’elle était l’auteur de tout ce tumulte; mais ce bon apôtre de Maurice de Saxe en avait pris, disait-il, la défense et raconté au Maréchal que Mme Favart avait cherché, au contraire, à calmer les spectateurs de l’amphithéâtre par ce «fort bon propos»:
—«Messieurs, je vous suis obligée, mais vous me faites plus de mal que de bien.»
[412] Meusnier: Manuscrit trouvé à la Bastille, 1789.
Et Richelieu, persuadé par Maurice de Saxe, avait mis l’émeute sur le compte de Coraline, mais plutôt encore sur celui du comédien Rochard qu’il se proposait d’envoyer au For Levêque, dès son retour de Fontainebleau[413].
[413] Mémoires et correspondance de Favart, édités par son petit-fils et par Dumolard (1808), t. I, préface, pp. LV et suiv.
Il faut reconnaître toutefois que si les exigences de son humeur capricieuse et de son esprit pointilleux rendaient souvent difficiles ses rapports avec ses justiciables du théâtre, il savait défendre, à l’occasion, non moins obstinément, leurs intérêts professionnels. En février 1751, l’archevêque de Paris vint supplier le roi d’accorder, comme droit des pauvres, à l’Hôpital Général, le quart des recettes de l’Opéra et des Comédies, soit cent mille écus. Richelieu, alors premier gentilhomme en exercice, s’y refusa: il voulait que cette somme fût mise en réserve pour les embellissements des trois théâtres et les gratifications du personnel. Louis XV, afin de trancher le conflit, abandonna les cent mille écus au prélat, mais prit sur d’autres fonds la restitution réclamée par Richelieu[414].