[414] Journal de Luynes, t. XI, p. 37.—Favart raconte, dans une de ses lettres au comte de Durazzo (25 décembre 1761), une scène à peu près semblable qui se passa au «Conseil des dépêches, où se discutait la grande affaire de l’Opéra-Comique».
L’Archevêque de Paris était intervenu en faveur du spectacle forain, appuyé par le Procureur général et les administrateurs des hôpitaux. Et comme le roi s’étonnait, sur le mode badin, qu’un prince de l’Église devînt l’avocat d’histrions qu’il avait l’habitude d’excommunier, Richelieu dit à son tour: Ne trouvez pas mauvais, Monsieur l’Archevêque, que les Comédiens italiens et l’Opéra-Comique vous fassent assigner pour déduire vos raisons. Un instant déconcerté, le prélat finit par avouer qu’un spectacle de plus était un supplément de bénéfices pour les pauvres, au profit desquels on prélevait le quart des recettes. Choiseul, qui assistait à l’entretien, s’y montrait aussi indifférent que le roi. «J’ai fait mon incorporation militaire, dit-il; qu’on fasse, si l’on veut, l’incorporation comique.» (Il s’agissait de la fusion de l’Opéra-Comique avec le Théâtre Italien, réalisée en 1762.) Et Favart conclut que «le sublime projet» a dû échouer.
Chez cet homme, qui s’estimait l’héritier de la pensée du Cardinal, s’était ancrée, comme le sentiment du véritable devoir, la préoccupation d’assurer la conservation des idées et des œuvres de l’illustre ancêtre. Il savait de quelle protection le premier ministre de Louis XIII avait encouragé le développement des lettres et des arts, et combien il aimait les jeux du théâtre. Son petit-neveu leur fut propice. Par la même raison, il se crut indispensable aux destinées et à la gloire de l’Académie Française. Il en suivait aussi assidûment que possible les travaux, se mêlait aux discussions de ses collègues, partageait et même provoquait leurs querelles. Il recherchait l’honneur d’être leur interprète, quand il s’agissait de présenter au roi les compliments de l’Académie; mais il ne remplissait pas toujours brillamment cet office. Chargé, en 1749, de féliciter le Souverain à l’occasion de la paix, il avait prié Voltaire de lui rédiger une harangue appropriée à la circonstance; et, par réciprocité, il lui avait promis de remettre au prince le Panégyrique de Louis XV, flatterie délicate du poète qui lui vaudrait peut-être de rentrer en grâce. Au jour dit, le 21 février, Richelieu commence, d’une voix assurée, son compliment: il parle des «bouches de la Renommée qui publient les victoires du roi[415]», mais, soudain, il pâlit, balbutie et reste court[416]; il entend murmurer, à côté de lui, et avant même qu’il ne les prononce, les phrases de son propre discours; il voit la figure de Maurepas s’éclairer d’un sourire narquois[417]. Mais cette défaillance ne dure que quelques secondes; il improvise une autre harangue, soufflé par son confrère l’abbé d’Olivet; et d’Argenson reconnaît qu’il se tire adroitement de ce mauvais pas: «Ce grand courtisan témoigne par là qu’on ne s’avance auprès du roi qu’en lui montrant beaucoup d’amour[418].»
[415] Journal de Luynes, t. IX, p. 338.
[416] Mémoires d’Argenson, t. V, p. 396, 22 février.
[417] [418] Desnoiresterres: Vie de Voltaire, t. III, p. 254.
Toutefois il se garde bien de présenter au roi le Panégyrique de Louis XV, qu’il retourne à l’auteur avec un mot acerbe. Voltaire, furieux, arrache de son cabinet une apothéose de Richelieu, exécutée par Baudouin, la piétine et la livre aux flammes. Une explication devenait nécessaire: le Maréchal apprend que Mme de Boufflers avait eu l’indiscrétion de prendre copie du discours chez la belle Émilie et d’en communiquer étourdiment le texte. Et bientôt, réunis dans une maison tierce, les deux compères s’embrassaient le plus cordialement du monde[419].
[419] Desnoiresterres: Vie de Voltaire, t. III, p. 254.
Richelieu se donnait corps et âme aux élections académiques; son esprit d’intrigue y trouvait un aliment nouveau. Dans le mois de juin de cette même année 1749, il avait proposé à l’Académie de choisir son ami le Maréchal de Belle-Isle pour succéder à feu Amelot: et Belle-Isle, sans se déranger autrement, avait écrit au Directeur qu’il était très flatté du grand honneur, etc., etc... Mais, déjà, en ce temps-là, les Immortels aimaient qu’un candidat se dérangeât pour solliciter leurs suffrages: démarche qu’avaient consentie deux concurrents, Poncet de la Rivière, évêque de Troyes et Montazet, évêque d’Autun. La Cour les avait départagés en fixant son choix sur Belle-Isle. Duclos, le secrétaire perpétuel, souvent bourru jusqu’au cynisme, prétendit que personne «ne connaissait» le Maréchal, attendu que celui-ci n’avait écrit, pour poser sa candidature, qu’au seul Directeur. Belle-Isle n’en fut pas moins élu à l’unanimité[420].
[420] Journal de Luynes, t. X, p. 158.