Celui-ci était un nommé Girard, «commis dans les cuivres», qui, pour spéculer sur cette matière première, avait emprunté 22.000 livres à Chapotin, «contrôleur à la volaille» et lui avait laissé le billet de 24.000 livres entre les mains, comme nantissement. Naturellement, Girard fut arrêté et mis sous les verrous. Il était perdu de dettes et les réclamations plurent de tous côtés au For Levêque où il était enfermé. Pour expliquer son prétendu faux, il déclara simplement que c’était «un billet d’honneur», dont le détenteur actuel s’était engagé à ne pas faire usage. En tout état de cause, convaincu d’escroquerie et de faux, Girard aurait dû être, suivant la justice du temps, conduit, à bref délai, à la potence; et nous le retrouvons encore, deux ans après, au For Levêque, où il nargue, le plus impertinemment du monde, inspecteurs et commissaires de police! Et rien, dans son dossier, n’indique, ni même ne laisse pressentir le dénouement de l’affaire.
Nous connaissons mieux celui du vol La Rivière, signalé par les contemporains.
L’abbé de la Rivière, qui avait accompagné, comme aumônier, Richelieu dans son ambassade de Dresde, avait soustrait «de l’argent et des effets» chez le roi de Pologne. Son dossier de la Bastille[430] ne permet aucun doute sur sa culpabilité. Richelieu remerciait, le 25 février 1747, le lieutenant de police Berryer, d’avoir eu égard au Mémoire que son intendant lui avait présenté contre le fripon. Il reconnaissait que la conduite de l’abbé «méritait correction» et que le magistrat «ferait une très bonne œuvre», en ordonnant l’arrestation de La Rivière; mais il estimait qu’il serait «convenable» de le conduire à Saint-Lazare, prison ordinaire des ecclésiastiques; toutefois si l’on ne trouvait pas dans ses effets «qui ne seraient pas de ceux volés», l’argent nécessaire pour le prix de sa pension, il n’entendait nullement, lui Richelieu, «rien prendre sur son compte».
[430] Bibliothèque de l’Arsenal: Archives de la Bastille 11680. Dossier de La Rivière.
Pressé de questions et dans l’espoir sans doute d’un moindre châtiment, La Rivière fit l’aveu de sa bassesse. Heureusement pour lui, le duc obtint qu’il fût seulement relégué dans la ville d’Alençon. Et l’abbé, aussitôt sorti de Saint-Lazare, allait raconter partout que son maître l’avait fait mettre en liberté, parce qu’il avait reconnu son innocence!
Était-ce par bonté d’âme?... Soit... Mais comment expliquer l’affaire Jean Girard?... Richelieu n’était pas cependant l’indulgence même. Et l’injustice ne lui coûtait guère, quand l’opération, tentée sous ses auspices, avortait.
En 1743, une société s’était fondée pour la construction et l’exploitation, sous la direction du concessionnaire, «l’architecte hydraulique» Floquet, d’un canal destiné à conduire les eaux de la Durance à Aix, Marseille, Tarascon, etc... Richelieu patronna l’entreprise, mais en profita pour trafiquer et «grappiller beaucoup d’argent» sur les actions offertes au public[431]. Après nombre d’avatars, l’affaire échoua[432]; et l’on serait tenté d’attribuer au dépit, éprouvé par Richelieu, d’un tel insuccès, la longue détention qu’au dire des contemporains, le Maréchal fit subir à Floquet[433], qui, lui, s’était plaint un peu trop vivement d’avoir été la dupe du grand seigneur.
[431] [432] Mémoires d’Argenson, t. VII, pp. 320-321, octobre 1752.
[433] Floquet, dit Jobez dans la France sous Louis XV (t. V, p. 230), Floquet, qui avait reçu les encouragements et les promesses du Maréchal, mourut à la Bastille, en 1771, pour s’être plaint de Richelieu. Nous n’avons vu dans les Archives de la prison d’État aucun dossier sur Floquet. En outre le Manuscrit 20279 de la Bibliothèque Nationale (Nouvelles acquisitions françaises), qui donne l’historique du Canal de Provence, dit Canal de Richelieu, de 1736 à 1770, des transformations de la première Société et des conflits entre «propriétaires et fournisseurs», ne cite qu’incidemment le nom du Maréchal et plutôt avec éloge. Au surplus, nous ne connaissons qu’un mémoire de Floquet, en 1770, sur son «Canal de Richelieu», mémoire dans lequel il incrimine surtout un de ses successeurs, Bombarde de Beaulieu.
En mars 1752, Richelieu s’était enfin décidé à revenir et à séjourner à la Cour, admis dans le cercle de la Marquise, s’alliant cette fois aux Noailles et à Machault pour perdre le comte d’Argenson, toutefois se prodiguant peu dans l’intimité du roi, et plein d’un dédaigneux mépris pour les ministres en exercice[434].