[434] Mémoires d’Argenson, t. VII, p. 159, mars 1752.
Il n’en était pas moins le modèle de la ponctualité dans son service de premier gentilhomme; et le duc de Luynes, qui s’instruit à son école, continue à noter les leçons d’étiquette qu’il reçoit de ce maître ès-protocole. Il assiste un jour, sur ce terrain trop souvent hasardeux, «à un combat de politesse entre M. de Richelieu et Mme de Brancas, l’ancienne dame d’honneur». Il s’agissait d’offrir au Dauphin ou à la Dauphine, «un verre d’eau et une serviette»; vraisemblablement le cas n’avait jamais été prévu; dès lors, ce ne pouvait plus être qu’un assaut de courtoisie: enfin, après de «grands compliments de part et d’autre, ce fut M. de Richelieu qui donna» le verre et la serviette[435].
[435] Journal de Luynes, t. XII, p. 105, août 1752.
Le théâtre était toujours son passe-temps favori: il devait même avoir dans son hôtel de la Place Royale une scène portative; car nous apprenons, par des nouvelles manuscrites de mai 1752, qu’en ce même mois, «les principaux Comédiens français vinrent jouer chez lui une comédie en vers et en cinq actes, de Mme Denis, ayant pour titre la Coquette punie», laquelle était franchement «mauvaise[436]». Voltaire, qui était toujours en Prusse, fut-il informé de cette représentation? Aucune allusion dans sa correspondance n’autorise à le croire.
[436] Bibliothèque de l’Arsenal: Archives de la Bastille 11846. Dossier Bousquet de Colomiers.
Ce fut à l’Opéra, en 1752, que Richelieu rencontra, pour la première fois, le fameux aventurier Casanova, qui avait trouvé, ce jour-là, le moyen de pénétrer dans la loge de Mme de Pompadour et qui raconte assez plaisamment les incidents de cette entrevue:
«Comme j’étais enrhumé, je me mouchais souvent. Un cordon bleu me dit qu’apparemment les fenêtres de ma chambre n’étaient pas bien fermées. Ce monsieur que je ne connaissais pas était le Maréchal de Richelieu. Je lui répondis qu’il se trompait, car mes fenêtres étaient calfoutrées. Aussitôt toute la loge part d’un éclat de rire, et je demeurai confondu, parce que je sentis mon tort: j’aurais dû prononcer: calfeutrées.»
Casanova, en effet, parlait le français à l’italienne; et presque aussitôt, sur une question de Richelieu, il répondait par une nouvelle énormité, qui eut les succès de la première et lui valut son entrée chez le Maréchal. «Celui-ci, continue Casanova, ayant su qui j’étais de M. Morosini, ambassadeur de Venise, le pria de me dire que je lui ferais plaisir de lui faire ma cour[437].»
[437] Casanova: Mémoires (édit. de Bruxelles, 1863), t. II, p. 199.
Mais, bien que désintéressé, en apparence, de toute intrigue politique, Richelieu «agisse, remarque d’Argenson, sans paraître agir[438]», il semble, néanmoins que, pendant trois années, il s’occupe plus particulièrement de son gouvernement du Languedoc. La querelle religieuse y sévissait avec la dernière intensité. Plutôt que de se soumettre, les protestants préféraient s’expatrier. Aussi, pour prévenir un exode dont la continuité eût amené la dépopulation et l’appauvrissement du pays, Richelieu s’efforçait-il de recommander au grand chancelier et aux évêques du Languedoc l’établissement d’un «honnête tolérantisme», susceptible de retenir les intéressés dans la province[439]. Le gouvernement, pour en finir, voulait recourir au suprême argument, toujours invoqué par les ministres depuis la révocation de l’Édit de Nantes: envoyer des troupes qui feraient rentrer dans l’ordre les prétendus rebelles. Richelieu s’en ouvrit au marquis d’Argenson; et celui-ci, volontiers prodigue de ces consultations où se complaisait son mépris de l’humanité, lui conseilla d’être moins expansif avec les évêques du Languedoc. Malheureusement, le Maréchal ne pouvait guère compter sur le roi: Louis XV, «d’une dévotion angélique», se défendrait de jamais agir contre l’épiscopat[440].