Dès son arrivée, il annonçait, avec fracas, qu’il se montrerait aussi sévère qu’il avait été jusqu’alors indulgent. Et, comme, en raison de sa réputation de cupidité, on laissait entendre qu’il avait reçu des religionnaires de copieux pots-de-vin pour fermer les yeux sur leurs manœuvres, il fit afficher qu’on devait «dissoudre toute assemblée de Huguenots, ne fût-elle que de quatre personnes... que tous les mariages faits au Désert... eussent à se faire réhabiliter devant les prêtres catholiques[444]...»

[444] Jobez: La France sous Louis XV, t. IV, pp. 374 et suivantes.—Après la révocation de l’Édit de Nantes, de 1685 à 1787, alors que les protestants ne jouissaient pas de la liberté de conscience, que leurs assemblées étaient dispersées par la force et leurs églises rasées, les ministres du Languedoc et du Vivarais, des Cévennes et du Dauphiné, les réunissaient pour le prêche, loin de toute habitation, dans des solitudes auxquelles on donnait le nom général de Désert.

Des deux côtés, on prit au sérieux ce langage de croque-mitaine. Les amis du clergé voyaient dans le Maréchal, le digne continuateur de la politique du grand Cardinal, le défenseur de la foi qui allait exterminer l’hérésie... Et déjà cinq mille habitants de Nîmes prenaient le chemin de l’exil[445]. Mais, soudain, sans attendre le résultat de ses proclamations et après avoir mis en liberté des protestants qui étaient restés sous les verrous, au-delà du terme fixé par leur condamnation, Richelieu décampait et allait s’enfermer dans son château de Touraine.

[445] Mémoires d’Argenson, t. VIII, p. 241, 5 mars 1754.

Saint-Florentin, qui, précédemment, lui avait adressé des observations pour une longanimité qu’il taxait de faiblesse, releva cette nouvelle négligence dans l’accomplissement de la tâche prescrite: «Un règlement arrêté par le feu roi, écrivait-il à Richelieu, défend de rendre la liberté à toutes personnes condamnées aux galères pour fait de religion. Sa Majesté n’a jamais révoqué ce règlement.»

Saint-Florentin était un petit esprit, de nature servile, mais de tempérament rageur; et Richelieu ne l’aimait guère, d’autant qu’il était cousin-germain de Maurepas. Nous ignorons ce qu’il répondit et si même il répondit à ce rappel à l’ordre. Mais il est probable que la fréquence de tels conflits, jointe au désir de... l’avancement, commun à tous les fonctionnaires, si grands soient-ils, dut déterminer le gouverneur du Languedoc à solliciter du roi un autre poste, plus digne de son nom et de son mérite. Toujours est-il qu’en octobre 1755, Richelieu obtenait le gouvernement de la Guyenne et remettait au Maréchal de Mirepoix le commandement du Languedoc, en lui vendant 200.000 livres la lieutenance générale de la province[446].

[446] Mémoires d’Argenson, t. IX, p. 114.—Babeau, dans son livre La Province sous l’ancien régime (t. I, p. 332), dit que Richelieu touchait annuellement, comme gouverneur de la Guyenne, 99708 livres sans compter le logement, l’éclairage, le chauffage, etc... Mais, d’après le Journal de Luynes, le gouvernement du Languedoc donnait un revenu supérieur.

Son prestige gagnait à cette situation nouvelle; et ses pouvoirs devenaient considérables. Il commandait toute la côte de la Méditerranée et Mirepoix était sous ses ordres[447]. Son importance et sa hauteur n’en semblaient que plus redoutables; ses envieux voyaient en lui un autre duc d’Épernon. Il ne gardait plus de mesure et ne craignait pas de dénigrer ouvertement le roi. Mme de Pompadour, «qui le craignait à l’égal du tonnerre», s’était «acquis» cet ancien adversaire «comme ami à pendre et à dépendre[448]».

[447] Il prenait ainsi sa revanche d’une de ces «tracasseries» (Mémoires authentiques) que lui avait jadis suscitées la rancune tenace de Mlle de Charolais. Désigné en 1738 pour la lieutenance-générale de Bretagne et déjà félicité dans les Galeries de Versailles (Journal de Luynes, t. II, pp. 83-84), il avait dû se contenter du poste du Languedoc devant l’opposition irréductible de son ancienne maîtresse.

[448] Mémoires d’Argenson, t. IX, p. 173.