A vrai dire, Richelieu avait fini par se rendre compte qu’il ne pourrait avoir raison de la Marquise, même sur le terrain où il la croyait si vulnérable. Une double expérience avait achevé de le convaincre. Ayant constaté, depuis l’avènement et la faveur de Mme de Pompadour, que les grandes dames avaient cessé de plaire au roi et que le prince s’accommodait beaucoup mieux de petites bourgeoises, Richelieu s’était tout d’abord inquiété d’opposer à la maîtresse en titre des rivales de son rang. Dans les premiers jours de 1747, avait subitement apparu, à Paris, une jeune fille d’une rare beauté, Mlle Hélie, dont le père était un négociant rouennais. Elle faisait sensation dans les promenades publiques et ne pouvait sortir qu’escortée d’une foule de badauds. Les nouvellistes, chargés de renseigner leurs abonnés ou... le lieutenant de police, racontaient, par le menu, dans leurs feuilles, les divers épisodes de cette aventure parisienne qui serait restée à jamais ignorée, sans l’indiscrétion de ces reporters de l’ancien régime[449]. Le père de Mlle Hélie—un homme exempt de préjugés—eût voulu produire sa fille à la Cour. Dans ce but, il avait invité Richelieu à dîner; et la jeune personne avait fait admirer à Versailles son éblouissante beauté. Mme de Pompadour en avait pris ombrage; et Richelieu avait dû insinuer à l’ambitieux négociant le conseil de laisser désormais sa fille à Paris. C’était, en réalité, une manœuvre des plus habiles. Mlle Hélie, que de riches financiers demandaient en mariage, était un morceau de roi, et Richelieu tenait à l’offrir lui-même à son maître. Aussi avait-il fait du père son commensal, et lui donnait-il chaque jour de plantureux festins, auxquels était conviée l’élite de la Cour. Mais Mlle Hélie, aussi sage qu’elle était belle, déjoua tous ces calculs en allant s’enfermer dans un couvent.

[449] Lettres du lieutenant de police Marville au comte de Maurepas (édition de Boislisle), t. III, février et mars 1747. Nouvelles de café.

Quelque temps après, le règne de la Marquise était autrement menacé par la petite Murphy, une délicieuse créature, âgée de seize ans à peine, jolie comme les amours, intelligente et spirituelle au possible, qui tint en échec la Sultane favorite pendant plus de deux ans. C’était Le Bel qui avait cueilli pour le roi ce fruit déjà taché, mais qui semblait chaque jour plus savoureux à son nouveau propriétaire. Richelieu et le duc d’Ayen, dit d’Argenson, furent «dans la confidence de la Murphy». Peut-être le Maréchal trouva-t-il piquant que Louis XV, après avoir dédaigné les plus nobles dames de la Cour, s’amourachât de la fille d’un savetier, ramassée par son valet de chambre dans les pires taudis. Il est vrai que cette gamine avait des gestes d’une câlinerie adorable. Le jour de la disgrâce du Parlement, elle avait sauté au cou du roi en lui disant: «Je ne crains que pour vous, je ne vous aime que pour vous; arrivera ce qu’il voudra à votre royaume, mais renvoyez votre vieille marquise.»

Louis XV ne pouvait déjà plus se passer de cette «vieille marquise», qui lui épargnait le souci de gouverner, recevait les ambassadeurs à sa toilette et «resta toujours le premier ministre», jusqu’à sa dernière heure.

La petite Murphy continua donc, mais sans succès, à réclamer l’expulsion de la maîtresse en titre; et quand elle eut donné un fils à ce roi qu’elle amusait par ses saillies et charmait par sa science de volupté, son amant la maria, pour revenir à la «Grande Marquise».

Richelieu s’était résigné depuis longtemps à ce fatal retour: son flair de courtisan l’avait éloigné d’une piste qui l’avait un instant égaré. Toutefois, bien qu’ayant déposé les armes, il ne se rendait pas complètement à discrétion. Mais Mme de Pompadour voulait, comme aux premiers temps de sa faveur, convertir cette neutralité bienveillante en alliance formelle. Aussi demanda-t-elle, un jour, résolument à Richelieu le duc de Fronsac pour la fille qu’elle avait eue de M. d’Etioles et qui devait mourir, dans sa dixième année, en juin 1754. Le Maréchal répondit à la Marquise que, s’il n’avait tenu qu’à lui, il eût accepté avec empressement une proposition aussi flatteuse, mais que le consentement à cette union dépendait uniquement de la maison de Lorraine. Mme de Pompadour n’insista pas[450].

[450] Soulavie: Mémoires du Maréchal de Richelieu, t. IX, p. 166.—Mémoires de Mme du Hausset.—Goncourt (Les): Mme de Pompadour, 1878.—Mis d’Argenson: Mémoires, t. VII, VIII, IX passim.


CHAPITRE XXIV

L’alliance de l’Autriche et de la France. — Débuts de la Guerre de Sept ans; la Prusse alliée de l’Angleterre. — Mariage de Septimanie, fille de Richelieu, avec le comte d’Egmont. — Départ du Maréchal pour Minorque: prise de Citadella; travaux de siège; vaillance du soldat français. — Prise de Port-Mahon. — Enthousiasme de Mme de Pompadour pour «le Minorquin». — Vaine intervention de Voltaire et de Richelieu pour l’amiral Byng. — Malveillance du comte d’Argenson. — Le retour, acclamé, de Richelieu. — Les figues de Minorque.