Le 10 octobre 1756, Voltaire écrivait, des Délices, au Maréchal de Richelieu:

«Souvenez-vous, mon héros, que, dans votre ambassade à Vienne, vous fûtes le premier qui assurâtes que l’union des maisons d’Autriche et de France était nécessaire et que c’était un moyen infaillible de renfermer les Anglais dans leur île, les Hollandais dans leurs canaux, le duc de Savoie dans ses montagnes et de tenir enfin la balance de l’Europe.»

Richelieu fut-il jamais, et de bonne foi, partisan d’un système d’alliance[451] si fort en contradiction avec la politique avunculaire[452], qui, d’ailleurs, était celle d’Henri IV et dont la tradition s’était continuée sous le règne de Louis XIV? C’est assez peu vraisemblable, surtout en 1725, à l’époque où il avait pour mission de soustraire l’Espagne à l’influence autrichienne—moyen détourné, mais sûr, de contribuer à la pacification de l’Europe. A vrai dire, un fait nouveau venait de s’imposer à la méditation des diplomates. Depuis environ trente ans, une puissance, jusqu’alors sans prestige, presque une quantité négligeable au lendemain du traité d’Utrecht, s’était peu à peu formée, constituée, organisée, affirmée en un mot, devant l’Europe, où elle prétendait prendre place au Conseil des Nations, en attendant qu’elle fît, comme elle l’a, depuis, si souvent répété, «sa trouée dans le monde».

[451] Dans ses Mémoires authentiques, Richelieu dit, au contraire, que le traité de Vienne, œuvre de Bernis «engagea la France dans une guerre où les généraux et les ministres firent tant de sottises que l’on fut obligé de faire la paix et de perdre comme à l’ordinaire».

[452] Alors que, fidèle à la sage politique du chef de la dynastie bourbonienne, le Cardinal de Richelieu poursuivait, en s’assurant le concours de divers princes allemands, l’abaissement de la maison d’Autriche, si dangereuse pour la sécurité et pour l’unité de la France, la puissance de la Prusse n’existait qu’à l’état embryonnaire. Mais depuis longtemps, la rapacité des Hohenzollern, ses souverains, en avait agrandi peu à peu le misérable domaine par l’annexion, inique et féroce, de provinces voisines. Car la Prusse, quoiqu’elle ait toujours protesté de son dévouement désintéressé à la cause de la nationalité allemande, «n’a jamais vécu, suivant la forte expression de M. Lavisse, (Études sur l’histoire de Prusse) que de l’Allemagne et non pour l’Allemagne». Avec Frédéric II, elle devenait l’autre danger. Mme de Pompadour l’avait découvert... sans le savoir.

La Prusse, reconnue, par grâce, comme royaume, en 1701 et 1713, d’abord faible et incertaine dans ses alliances en 1725, avait dû, à la science politique, au génie militaire et surtout à la fourberie impudente du monarque qui dirigeait ses destinées depuis 1740, de faire apprécier son importance et redouter son ambition par les peuples voisins. Car c’était une nation de proie, dont Frédéric II flattait, par ses conquêtes, des appétits qu’il partageait. Il avait profité de la lutte qui s’était engagée entre la France et l’Autriche, pour arracher à celle-ci une de ses provinces et attendait impatiemment l’heure de l’affaiblir, elle ou l’Allemagne, par de nouvelles spoliations. Puis c’était (la France ne le savait que trop) un allié d’une fidélité douteuse, d’ailleurs peu scrupuleux sur le choix des moyens et très inquiétant même pour ses amis. Aussi ses agissements avaient-ils provoqué une coalition d’États intéressés à repousser des prétentions que rien ne justifiait. Se targuant de principes philosophiques qui n’étaient bien souvent que des poussées de cynisme, le roi de Prusse avait cruellement offensé Mme de Pompadour par des propos d’une grossièreté inexcusable, pendant que l’impératrice Marie-Thérèse prodiguait à la Marquise ses plus flatteuses attentions. Le résultat d’une politique si contrastée ne se fit pas attendre. Louis XV laissait plus que jamais sa maîtresse tenir les rênes du gouvernement; et Mme de Pompadour eut vite décidé son amant à signer un traité d’alliance avec l’Impératrice-reine contre Frédéric II.

Ainsi débuta cette campagne, si désastreuse pour la France, qui porte, dans l’Histoire, le nom de Guerre de Sept ans.

Le roi de Prusse fut seul, d’abord, avec la Grande-Bretagne, à soutenir la lutte. Celle-ci avait commencé, à la fin de 1755, par la capture de bateaux français dont se saisirent les Anglais, dans la mer du Nord, avant même que la guerre fût déclarée.

On décida de répondre à cette félonie en s’emparant de l’île de Minorque occupée alors par l’Angleterre. Et Richelieu qui commandait les côtes de la Méditerranée fut désigné comme chef de l’expédition projetée.

Il venait de marier, en février 1756, sa fille Septimanie avec le comte d’Egmont-Pignatelli. La nouvelle épousée, dit le duc de Luynes, était «grande et bien faite»; elle avait «le visage agréable et un très bon maintien[453]». Mais, comme elle l’écrivait elle-même, elle «avait le cœur triste[454]». Elle avait échangé les plus tendres serments, sous les yeux indulgents de sa tante l’abbesse du Trésor, avec le comte de Gisors, l’aimable et noble fils du Maréchal de Belle-Isle[455]. Mais en ces temps où l’orgueil nobiliaire entendait ignorer les questions de sentiment, la duchesse d’Aiguillon, née Crussol, qui avait élevé Septimanie comme sa propre fille, avait arrêté en conseil familial (et on la nommait la Sœur du Pot des philosophes!) que les maisons de Richelieu et de Lorraine devaient s’opposer à tout projet d’union avec l’arrière-petit-fils de Fouquet, le ministre prévaricateur.