Les épisodes du siège sont restés célèbres. La Cour en recevait un «journal» et des «relations» fréquentes, auxquels Luynes a fait de notables emprunts. C’étaient souvent des actes d’héroïsme tout à la gloire du soldat français, témoin ce canonnier, ancien déserteur, qui se réhabilita par son adresse et sa vaillance devant l’ennemi[465]; puis l’ingénieuse idée, suggérée à Richelieu par Beauvau[466], pour combattre l’ivrognerie qui déshonorait l’armée. Le généralissime arrêta que tout soldat, convaincu de s’être enivré, serait déclaré indigne de monter à l’assaut: ce fut le salut du corps expéditionnaire[467]. Beauvau rend encore au Maréchal cette justice qu’il avait su s’entourer d’un état-major, aussi remarquable par son intelligente bravoure que par sa parfaite distinction. Lui-même, Richelieu donnait l’exemple du sang-froid et de l’intrépidité.

[465] Raoul de Cisternes: La Campagne de Minorque, p. 360. Lettre de Richelieu au comte d’Argenson, 19 juin 1756.

[466] Souvenirs de la Maréchale de Beauvau et du Maréchal (1872), p. 55. Appendice, p. 68.

[467] On a toujours mauvaise grâce à se citer; nous ne voudrions pas cependant laisser ignorer que, pendant l’occupation de Minorque, on joua la Comédie au Camp français, avec cette belle humeur qui caractérise si bien nos soldats. Voir, à cet égard, dans le Moliériste de 1888, notre étude sur le répertoire et les acteurs de ce théâtre improvisé.

La Galissonnière, le chef d’escadre qui avait transporté les troupes à Citadella, contribua singulièrement à l’issue heureuse de la campagne. Le hasard avait fait tomber entre ses mains le tableau des signaux de l’escadre ennemie. En conséquence, le 19 mai, à la hauteur de l’île d’Aire, il attaquait, avec ses douze vaisseaux, les quatorze de la flotte anglaise; et bientôt, pour éviter un désastre, les amiraux Byng et Vouel, déjà fortement éprouvés, étaient obligés de se réfugier sous les canons de Gibraltar. Mais, quoique cette victoire eût permis au Maréchal de resserrer plus étroitement Saint-Philippe, il n’en réclamait pas moins, lui qui avait cru l’enlever en un tour de main, de nouveaux envois de troupes, de munitions et de vivres. Il reconnaissait d’ailleurs que d’Argenson les lui expédiait très exactement. Mais ses ennemis de Cour ne s’en montraient que plus âpres à critiquer les opérations et à s’en gausser librement. Puis, la plaisanterie tournait au tragique; on allait jusqu’à prétendre que Richelieu cherchait la mort, pour ne pas survivre à son déshonneur. Tout le monde n’était pas de cet avis, puisque Mme de Pompadour, elle-même, adressait, le 28 mai, à Richelieu, ce billet dans le style familier qui lui était personnel:

«On nous a mandé de Toulon les plus jolies choses du monde: je les aimerais mieux de vos pattes de chat... Bonsoir, Monsieur le Minorquin, j’espère bien fort que vous êtes actuellement en pleine possession. Je rouvre ma lettre pour vous complimenter sur la bonne opération de M. de la Galissonnière... Nous attendons la nouvelle d’un second combat[468]

[468] Correspondance de Mme de Pompadour (édition Poulet-Malassis, 1878). Lettres à Richelieu.

Ce fut seulement un mois après, le 28 juin, que Richelieu emporta d’assaut Saint-Philippe: «Cette entreprise téméraire, écrit Bernis, lui réussit par la valeur extraordinaire des troupes, par la mollesse des assiégés et surtout par l’inexpérience de M. de Blackney, à qui cependant la nation anglaise éleva une statue pour consacrer sa belle défense[469]

[469] Mémoires et Lettres du Cardinal de Bernis (édit. Fr. Masson, 1878), t. I, p. 253.—Mémoires authentiques du Ml de Richelieu (inédits).

Richelieu dépêcha aussitôt son gendre à Versailles avec les articles de la capitulation. En même temps, un laquais, parti en chaise de poste, apportait à Mme d’Egmont la nouvelle que son mari venait de débarquer à Marseille. Septimanie se trouvait à la Comédie italienne quand le courrier lui remit la dépêche. Elle faillit s’évanouir; et dès que le bruit de la victoire se répandit dans la salle, ce furent des «batteries de mains» et des acclamations sans nombre[470]. Aussitôt les acteurs, qui évidemment avaient pris leurs précautions, entonnèrent des chansons en l’honneur de la maison de Richelieu.